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Lyly Allan – Distorsion : Post-Mortem/Chap. 3

Auteur : Lyly Allan

Chapitre #3

Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !

Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).

Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.

C’est parti pour le chapitre 3 :

Chapitre 3 — Expérience 

Ma voix revient à moitié.
C’est pire que si elle ne revenait pas du tout.

Le troisième jour, au réveil, j’arrive à dire « putain » tout haut.
Ça sort cassé, voilé, un peu ridicule. Une version low cost de moi-même.
Je reste allongée, yeux fixés au plafond, à répéter le mot comme une gamine qui teste un nouveau jouet.

— Putain… Putain… Putain.

Chaque tentative frotte un peu plus, mais ça passe.
Je pourrais aller bosser. Parler aux clientes. Vendre des chemises oversize en leur expliquant que « si si, ça fait très rock ».

Je n’en ai aucune envie.

On a décidé, la veille, de se revoir l’après-midi chez Eli.
« Répète de contrôle », a dit Léo.
« Expérience », ai-je corrigé.
Avant d’expérimenter quoi que ce soit, il faut que je survive à ma matinée

***

La boutique ouvre à 10h.
À 10h02, j’ai déjà envie de tuer tout le monde. 

Les spots blancs au plafond me donnent l’impression d’être sur une scène où personne n’applaudit jamais. Les cintres grincent. Les portants sont alignés comme des rangées de tibias soigneusement classés par taille et par couleur. 
La musique d’ambiance, une playlist « alt girl vibes » faite par un algorithme sous cocaïne, me vrille les tempes. 

— T’as l’air fracassée, commente Laura, ma collègue, en passant derrière la caisse. Soirée ? 

— Concert, je réponds. 

Ma voix fume encore, mais au moins elle existe. Elle fronce les sourcils. 

— Encore ? Mais tu fais ça tous les trois soirs, sérieux. 

— C’est le principe, oui. 

Elle hausse les épaules, retourne plier des t-shirts noirs avec des têtes de mort stylisées qui feraient pleurer un vrai fan de métal. 

Je me poste derrière la caisse, mon poste de guet. De là, je vois tout : les ados qui touchent aux ceintures cloutées comme si elles pouvaient les sauver, les mères qui font la moue devant les crop tops, les gars en jogging venus acheter un sweat XXL parce que « c’est plus stylé en large ». 

À 10h17, une fille aux cheveux rouges me demande si on a le t-shirt « METAL GIRL » en XS. Je me retiens de lui dire que si tu dois le marquer sur ton t-shirt, c’est que tu ne l’es pas. 

À 10h24, un mec en veste de costard essaie d’acheter un collier à piques « pour une soirée déguisée ». Je lui souris comme si j’étais morte à l’intérieur. 

À 11h03, mon téléphone vibre dans ma poche. 

Je jette un coup d’œil à Laura. Elle est en train d’expliquer à une cliente que « ce pantalon se porte très taille haute, oui ». 

Je sors le téléphone discrètement. 

Notification Insta. 
Message privé d’un compte que je ne connais pas. 

@ear.aug :
« Ta voix tient mieux quand tu ne forces pas sur la fin des phrases. Tu le sais déjà. » 

Je fronce les sourcils. Photo de profil : rien.
Un rond gris, vide.
Bio : « just listening ». 

Je ne réponds pas. 

Le message suivant arrive presque aussitôt. 

« Ce serait dommage de la perdre avant la date de samedi. » 

Mon estomac se serre. 

La date de samedi.
Une petite salle à l’autre bout du département, rien de fou, mais complet. On en parle partout sur nos réseaux depuis quinze jours. 

Je tape, finalement : 

Mara : C’est qui ? 

Réponse instantanée. 

« Tu m’as déjà vu. » 

La capuche.
Le regard gris.
Le verre jamais vraiment bu. 

Je tape : 

Le mec du Souterrain ? 

Trois petits points apparaissent. Disparaissent. Reviennent. 

« Je préfère qu’on garde les contours flous. Ça t’aide à projeter. » 

Je serre le téléphone si fort que j’ai mal au poignet. 

Et tu veux quoi ? 

Je ne mets pas de point d’interrogation. La fin de phrase est sèche, coupée net. 

« Écouter. Voir ce que vous allez faire de ce qu’on vous donne. La plupart gaspillent. » 

Je sens la colère remonter, plus fort que la peur, l’espace de deux secondes. 

On t’a rien demandé. 

« Si. 
Tu l’as crié très fort, même. 
Tu te souviens pas ? » 

Je ne réponds pas.
Je scrolle vers le haut : le message, l’icône, le vide.
Aucune story, aucun post, aucun abonné identifiable. Juste ce trou noir avec une oreille dedans. 

— Mara ? 

Je sursaute.
Laura me regarde. 

— Tu peux aller remettre des ceintures en rayon, s’il te plaît ? Y’a plus de tailles S. 

Je range le téléphone, lance un « ouais » qui ressemble à un râle de zombie, attrape une poignée de ceintures dans le tiroir sous la caisse, me dirige vers le rayon accessoires. 

Pendant que j’accroche les boucles sur le portant, je sens une bouffée de chaleur me monter au visage. 

« Tu l’as crié très fort. » 

Je repense à toutes les fois où, sur scène, j’ai gueulé que je voulais qu’on m’entende « pour de vrai ». Pas pour la pose, pas pour le style. Pour de vrai. 

Je n’ai jamais précisé qui devait m’entendre. 

***

À midi, je suis censée prendre ma pause.
Je dis à Laura que je ne mange pas, que je sors juste prendre l’air. 

Je fume peu.
Mais là, j’en ai besoin. 

Je m’installe sur le trottoir, dos à la vitrine, clope coincée entre l’index et le majeur, téléphone dans l’autre main.
Je retourne sur le compte @ear.aug. Je tape : 

Tu étais à l’accident ? 

Les trois petits points apparaissent. Longtemps. 

« Tu n’aimes pas quand tes images sortent de ta bouche sans ton accord. Tu vas adorer quand elles sortiront de la réalité. » 

Je lève la tête vers la rue, réflexe stupide.
Les passants vont et viennent, sacs de courses, poussettes, vélos.
Personne ne me regarde.
Personne ne ressemble au mec du Souterrain. 

Je tape, les doigts un peu tremblants : 

Tu es qui pour nous ? Un fan ? Un taré ? 

« Une oreille.
Une interface. Peu importe.
Ce qui importe, c’est ce que tu vas faire maintenant.
Tu continues ? » 

Je pense à Eli, au PC, à la clé posée sur la table.
À Léo, qui disait « on a deux options ».
À Yann, qui masque sa peur sous des vannes. 

Je pense à ma gorge qui brûle encore, mais qui tient. 

Oui. 

Les trois petits points restent affichés plus longtemps cette fois. 

« Alors écoute bien aujourd’hui.
Ne laisse pas filer une seule note.
Le morceau de samedi… il mérite une belle mort. » 

Je reste bloquée sur l’écran une dizaine de secondes.
Puis je verrouille le téléphone, écrase ma clope trop vite, retourne dans la boutique comme si je pouvais piétiner le message avec le mégot. 

Je passe le reste de la matinée en mode automatique. 

Dire « bonjour », « merci », « bonne journée », scanner des codes-barres, plier, ranger. Une moitié de moi fait ça.
L’autre moitié est déjà dans le salon d’Eli, à fixer une clé USB. 

***

— T’as une sale gueule, constate Yann quand j’arrive chez Eli à 15h. 

— Et toi t’as un sale cerveau, je réplique. 

Ma voix lâche sur le dernier mot, mais tant pis. 

— Sympa. 

Il me laisse entrer.
Léo est déjà là, assis au même endroit que la dernière fois, carnet ouvert, stylo en main. Eli tripote des câbles devant la chaîne hi-fi. 

— J’ai extrait les voix et les instrus séparément pour trois morceaux, annonce-t-il. J’ai envoyé des extraits à Romain hier. 

— Il a dit quoi ? 

— Il a pas encore répondu. Il bosse en studio la nuit, il doit dormir. 

Je hoche la tête. 

— On fait quoi, aujourd’hui ? demande Yann. On continue juste à écouter et à flipper ou on fait un truc utile ? 

— On fait un test, dit Léo. 

Il a cette lumière particulière dans le regard, celle qu’il a quand une idée le traverse et qu’il est prêt à aller beaucoup trop loin avec. 

— Quel genre de test ? je demande. 

— On choisit un morceau qu’on n’a pas encore entendu sur la clé. Hémorragie lente, par exemple. On le joue, mais on change un truc volontairement dans les paroles. Un truc très précis, qu’on décide à quatre. (Il marque une pause.) Ensuite, on écoute la version de la clé. 

Yann fronce les sourcils. 

— Pour voir si quoi ? 

— Pour voir si la clé… anticipe. Ou réécrit. Ou rien du tout. 

Eli se tourne vers moi. 

— T’en penses quoi ?

Je pense que c’est complètement con. 

Je pense qu’on est en train de jouer avec un truc qu’on ne comprend pas, comme des gamins qui frappent un nid de guêpes avec un bâton « pour voir ». 

Je pense aussi que je veux savoir. 

— OK, je dis. On fait ça. 

— On en profite pour répéter, ajoute Yann. Parce que samedi, à ce rythme, on va monter sur scène sans set carré. 

Eli allume le PC, branche un micro d’ambiance, vérifie les niveaux. 

— On enregistre la répète, aussi, dit-il. Comme ça, on aura nos versions « normales » sous la main pour comparer. 

— Le scientifique en lui est content, commente Léo. 

— Va chier, répond Eli sans se retourner. 

Je m’éclaircis la gorge.
Ça pique, mais c’est tenable. 

— On change quoi, dans Hémorragie

On se tait.
Le morceau, à la base, parle d’une relation qui s’étire, qui ne finit pas, d’un truc toxique qu’on laisse couler goutte à goutte au lieu de tout arracher d’un coup. « Tu saignes, mais à petit débit. » 

— On pourrait remplacer « cœur » par un autre organe, propose Yann. Le foie, ça sonne bien. 

— On n’est pas un groupe de goregrind, merci, je coupe. 

— On change une image entière, propose Léo. Quelque chose de visuel, facile à repérer. 

Je réfléchis. 

— Dans le deuxième couplet, il y a « la baignoire qui déborde en silence ». (Je vois la phrase dans ma tête, je la revois écrite sur le carnet, je me revois raturer trois fois avant de la garder.) On pourrait la remplacer par… je sais pas… « le carrelage du couloir ». 

— C’est nul, ça, commente Yann. 

— C’est pas la question, répond Eli. Ce qui compte, c’est qu’on l’ait décidé ensemble. Si la version de la clé a déjà ce changement, on saura que… 

— Que quoi ? 

Il ne termine pas. 

Je me cale devant le micro. 
Léo attrape sa basse, Yann s’installe derrière la batterie électronique d’appoint (les voisins ont menacé d’appeler la police la dernière fois qu’il a frappé trop fort sur les peaux), Eli prend sa guitare. 

— Prêts ? 

Je hoche la tête. 

Le click commence dans le casque d’Eli. 

— Un, deux, trois, quatre. 

Hémorragie lente démarre. Je laisse le morceau m’attraper. 

C’est étrange de le chanter avec cette conscience multipliée : d’un côté, la routine, le corps qui connaît tout seul les entrées, les respirations, les accents. De l’autre, la petite voix qui surveille chaque mot, chaque micro variation, en se demandant ce qui sera « pris » ou pas. 

Le premier couplet file. Le refrain aussi. 

Deuxième couplet.
Le fameux vers s’approche. 

« Tu comptes les gouttes sur les carreaux… » 

Je modifie. 

— « Sur le carrelage du couloir. » 

Ça sonne mal.
Ça casse le rythme.
Je le laisse tel quel. 

Yann grimace.
Léo fait une moue. 

On finit le morceau quand même. 

Eli arrête l’enregistrement. 

— Voilà, dit-il. On a notre version. 

— Et maintenant, la tienne, murmure Léo, en lorgnant vers la clé USB. 

Un morceau de moi a envie de dire « stop ».
De tout couper.
£De remettre les guitares dans leurs housses, les câbles dans un carton, de donner la clé à un type en soutane pour qu’il la brûle dans un cierge pascal. 

À la place, je reste immobile.
Eli branche la clé. 

Le lecteur affiche encore la liste de fichiers qu’on a déjà vue. 

TUMEUR.wav
NEVROSE.wav
ASPHYXIE_SOCIALE.wav …
HEMORRAGIE_LENTE.wav 

Il fait un clic droit. Propriétés. 

— Date de modification : 21 juin, lit-il. 

Avant l’accident. Avant la clé.
Avant la rencontre au Souterrain. 

— Ready ? 

Personne ne répond. Il double-clique. 

Le morceau commence. 

C’est bien Hémorragie lente.
Même intro, même riff, même tempo. 

Je me tends. 

Le premier couplet est… différent.
Pas entièrement, mais par endroits.
Des mots ont été remplacés, des images resserrées.
Ça parle d’une cuisine, d’un évier bouché, de verres mal rincés.
Des détails minuscules, mais vrais. 

J’entends ma voix décrire un torchon avec « une tête de chat délavée ».
Je n’ai jamais mis ça dans un texte.
Mais j’en ai un, chez moi, exactement comme ça. 

Je sens la sueur me couler entre les omoplates. 

Le refrain arrive, identique. 

Deuxième couplet.
Je retiens mon souffle. 

« Tu comptes les gouttes sur le carrelage du couloir. » 

La phrase tombe, parfaitement en place, sans accrocs, comme si elle avait toujours été là. 

— Oh putain, murmure Yann. 

Je crois que c’est la première fois qu’il jure en murmurant. 

Eli recule légèrement sa chaise, comme si l’écran venait de le gifler. 

— Non, fait-il. C’est pas possible. 

Léo me regarde.
Il ne sourit plus du tout. 

— Tu l’entends ? me demande-t-il, comme si j’étais ailleurs. 

Je hoche la tête. 

Je m’entends.
Je nous entends. Et surtout, j’entends la phrase qu’on vient de décider ensemble il y a dix minutes, chantée ici, datée d’il y a trois jours. 

Le reste du morceau se déroule sans que j’y prête vraiment attention.
Il y a d’autres différences, sûrement. Je les note à peine. 

Quand le morceau se termine, Eli coupe le son d’un geste brusque. 

— Ok, dit-il. Je… je refuse. 

— Tu refuses quoi ? demande Léo. 

— La réalité, là. La logique. Tout. 

Il rit, mais le son est sec, sans humour. 

— On a peut-être mal lu la date, tente Yann. 

Eli rouvre les propriétés. 

21/06.
Créé : 21/06, 00h48.
Modifié : 21/06, 00h48. 

— On était où, le 21 ? demande Léo. 

— Chez ta sœur, je réponds sans réfléchir. (Ils se tournent vers moi.) Tu te rappelles pas ? On a joué au festival pourri, là, sur le parking du supermarché, avec les guirlandes de Noël en juin. 

— Ah ouais, fait Yann. (Il se gratte la tête.) Et on n’a pas répété ici ce jour-là, hein ? 

— Non, je dis. Je me souviens très bien du 21, justement parce que je m’étais promis de ne pas oublier à quel point ce concert était nul. 

Eli se masse les tempes. 

— Donc quelqu’un, ou quelque chose, a enregistré une version de Hémorragie avec une phrase qu’on a inventée ensemble aujourd’hui, il y a trois jours. 

— Ou nous, on l’a recopiée, murmure Léo. 

— Léo… 

— Je dis juste qu’il y a une autre hypothèse : on n’a pas inventé cette phrase, on l’a retrouvée. 

Je sens un nœud se former dans ma gorge, plus serré que la douleur physique. 

— Retrouvée où ? 

— Là. (Il tapote son front du bout du doigt.) Et là. (Il pointe la clé.) Peut-être que ce truc… n’est pas « en avance ». Peut-être qu’il est juste… branché plus profondément sur toi que toi-même. 

Je ne sais pas si c’est censé me rassurer. Ce n’est pas le cas. 

— Et le pont ? je rappelle. (Ma voix accroche, mais je continue.) Le pont, l’accident, les images… (Je désigne l’écran) C’est pas juste de la psychanalyse à deux balles, ça. 

Personne ne répond. 

Le silence se remplit à nouveau de petites choses banales : le bruit de la circulation dehors, un voisin qui ferme une porte un peu trop fort, un chien qui aboie à l’étage. 

— Il t’a recontactée ? demande soudain Léo. 

Je sursaute. 

— Qui ? 

— Le mec du Souterrain. L’oreille augmentée. 

J’hésite une seconde.
Puis je sors mon téléphone. 

— Pas « le mec du Souterrain ». (Je montre l’écran.) @ear.aug. 

Yann lit par-dessus mon épaule. 

— « Le morceau de samedi mérite une belle mort ». (Il blêmit.) Super sympa. 

— C’est pour ça que je veux savoir de quoi il parle, je dis. 

Eli se retourne vers le PC. 

— Le morceau de samedi… On ouvre lequel ? 

Samedi, on a prévu de finir le set avec Asphyxie sociale. On l’a déjà effleurée sur la clé, juste le début. 

— Pas tout de suite, je tranche. 

Ils se tournent vers moi. 

— Pourquoi ? demande Yann. Autant savoir, non ? 

— Si on découvre maintenant que la version de la clé décrit… je sais pas… un incendie dans la salle, ou la scène qui s’effondre, tu crois qu’on va monter sur scène tranquillou samedi ? 

Yann ne dit rien.
Son silence suffit comme réponse. 

— J’ai besoin de chanter samedi, je continue. (Je sens mes propres mots me surprendre.) J’ai besoin de ce concert. J’ai besoin de ce qu’il y a sur scène, pas de ce qu’il y a dans cette putain de clé. 

— Tu veux faire comme si de rien n’était ? 

— Non. (Je réfléchis.) Je veux… reprendre la main. 

Léo fronce les sourcils. 

— Comment ? 

Je regarde la clé. 

Une idée germe, absurde et pourtant étrangement logique. 

— On choisit un morceau qui n’est pas sur la clé, dis-je. 

— Y’en a pas, répond Eli. Tout ce qu’on joue en ce moment y est. 

— Alors on en écrit un nouveau. 

Un silence. 

— Là, maintenant ? fait Yann. 

— Oui. 

Léo se redresse, l’œil soudain brillant. 

— Tu veux prendre de vitesse la chose qui… écrit avec toi ? 

— Je veux voir ce qui se passe si on crée quelque chose sans lui laisser le temps. 

Eli se gratte la barbe, pensif. 

— Même si on fait ça, la clé ne va pas magiquement se mettre à jour. 

— Tu paries ? 

On se regarde. 

On sait tous que c’est exactement ce qu’on craint. 

— On fait quoi ? demande finalement Yann. On improvise ? 

— Non, dis-je. (Je sens la tension en moi se transformer en une énergie différente, plus froide.) On fait ce qu’on sait faire. On parle d’un truc qu’on ne veut pas voir écrit. On le crache avant qu’on vienne nous le voler. 

Eli me regarde droit dans les yeux. 

— Tu as un truc en tête. 

Bien sûr que j’ai un truc en tête.
J’en ai même une dizaine.
Des choses que je n’ai jamais mises dans aucun texte, de peur qu’elles deviennent plus réelles encore une fois couchées en mots. 

J’en choisis une.
La plus simple.
La plus dangereuse. 

— Je veux écrire sur elle, je dis. 

— Qui ? 

Je ne réponds pas tout de suite.
Ils comprennent avant que je parle. 

Ma mère. 

La tumeur.
L’hémorragie qui dure.
Le refus de lâcher prise, la dignité transformée en obstination. 

Léo se lève, fait quelques pas, comme pour évacuer la charge. 

— Tu es sûre ? 

— Non. (Je prends une inspiration.) Mais si je ne le fais pas moi, un jour, ça sortira ailleurs, et pas comme je veux.

Eli attrape un carnet, un stylo, me le tend. 

— OK. Dis. 

Je reste un moment sans bouger.
Le stylo pèse une tonne dans ma main. 

— Elle disait toujours « ça va aller », je commence. (Ma voix tremble un peu, pas à cause de la gorge, cette fois.) Même quand le médecin disait l’inverse. Elle disait « ça va aller », même quand elle ne pouvait plus monter les escaliers. Même quand elle ne tenait plus sa tasse. 

Eli écrit. 
Il ne regarde pas sa page. Il me regarde, moi. 

Je continue.
Les mots sortent en vrac, sans structure, sans rime.
Je parle du torchon à tête de chat, du bol bleu qu’elle utilisait toujours, de la chaise devant la fenêtre où elle s’asseyait pour « regarder passer les histoires des autres ».
Je parle de la télé allumée trop fort, des voisins, des médicaments qu’on aligne sur la table. 

Yann ne dit rien.
Léo non plus. Ils écoutent. 

Au bout de dix minutes, j’ai l’impression d’avoir couru un marathon en apnée. 

Eli pose le stylo. 

— On a de quoi faire au moins deux couplets et un refrain, dit-il doucement. 

— Le refrain, ce sera quoi ? demande Yann, prudemment. 

Je réfléchis.
Une phrase se forme, simple, brutale. 

— « Tu refuses de mourir devant moi. » 

Silence. 

— On peut jouer avec ça, dit Léo. (Sa voix est basse.) Harmoniquement, je veux dire. 

Je répète la phrase dans ma tête, plusieurs fois. Elle me dégoûte et me soulage à la fois. 

— On le fait, alors, conclut Eli. On compose maintenant. On enregistre une maquette tout de suite. Et après… 

Il ne termine pas. 

Après, on branchera la clé. 

***

Travailler sur ce morceau est étrange. 

D’habitude, on avance par couches, par retours, par blagues.
On essaie des trucs ridicules, on les enlève, on garde les accidents heureux. 

Là, on est tous concentrés, comme si on marchait sur un sol fragile qui pourrait s’écrouler si on frappait trop fort. 

Eli propose une progression d’accords simple, presque trop lumineuse. Je secoue la tête. 

— Plus sec. 

Il enchaîne sur une suite plus mineure, plus écrasée.
Ça colle mieux. 

Léo teste une ligne de basse en contrepoint, un motif qui remonte comme une bulle d’air dans une colonne d’eau.
Yann lève les yeux. 

— Ça fait un peu trop émotionnel, là, non ? 

— C’est le but, répond Léo. 

On cherche. On trouve.
On déplace.
On simplifie. 

J’écris quelques mots en marge du texte d’Eli, coupe des phrases, en recolle d’autres. Je garde le refrain intact. 

Au bout d’une heure et demie, on tient quelque chose. 

Ce n’est pas parfait.
Ce n’est pas fini. Mais c’est là. 

— On enregistre, dit Eli. 

Je me place devant le micro, le cœur au bord de la gorge. On lance le click.
La guitare démarre, la basse suit, la batterie électronique fait semblant d’être vraie. 

Je chante. 

Les mots passent à travers moi comme un fil barbelé.
Je m’écorche un peu sur chaque phrase, mais je continue, je tire, je déroule. 

Le refrain arrive. 

— « Tu refuses de mourir devant moi. » 

Je le crache plutôt que je ne le chante. Je sens mes yeux piquer. 

On finit le morceau. 

Le silence qui suit est dense, chargé.
Personne n’applaudit.
On n’est pas ce genre de groupe. 

Eli enregistre la prise, sauvegarde. 

— Voilà, dit-il. On a notre chanson. 

Je déglutis. 

— Elle s’appelle comment ? demande Yann. 

Je réfléchis. 

Refus

Léo hoche la tête. 

— Ça lui va. 

Eli se tourne vers le PC. 

Le moment arrive. 

Il retire la clé USB de son bureau, la tient un instant entre le pouce et l’index. 

— On dit qu’on fait quoi, si… ? commence-t-il. 

— Si quoi ? demande Yann. 

— Si jamais il y a déjà quelque chose dessus. 

La question flotte dans l’air, lourde. 

— On garde notre version, je réponds. (Je me surprends moi-même par la fermeté de ma voix.) Même si la sienne est « meilleure ». (Je mets des guillemets invisibles à « meilleure ».) C’est la nôtre. 

Léo me fixe, puis sourit légèrement. 

— Ça, c’est une bonne réponse. 

Eli branche la clé. 

Le lecteur s’ouvre.
La liste de fichiers s’affiche. On fait défiler. 

ASPHYXIE_SOCIALE.wav
HEMORRAGIE_LENTE.wav
TUMEUR.wav … 

Tout en bas, un nom se détache. 

REFUS.wav 

Mon cœur rate un battement. 

— Non, souffle Yann. 

— Ça faisait combien de temps que la clé était débranchée ? demande Léo, très calme, beaucoup trop calme. 

— Depuis que vous êtes arrivés, répond Eli. Je l’ai laissée sur la table, là. Je ne l’ai pas branchée, je vous jure. 

Je le crois.
Je ne sais pas si ça aide. 

Eli fait un clic droit. Propriétés. 

Créé : 24/06 — 16h07.
Modifié : 24/06 — 16h07. 

Il est 16h15. 

— Ça peut pas être une coïncidence, murmure Yann. 

— Non, dis-je. 

Nous venons d’enregistrer Refus il y a huit minutes.
La clé contient une version de Refus datant de huit minutes plus tôt. 

— Mara ? 

Léo me fixe. 

— T’es prête ? 

Non.
Pas du tout. 

— Mets-le, je dis. 

Eli double-clique sur REFUS.wav. 

Les premières notes arrivent. Ce n’est pas notre intro. 

La progression d’accords est la même, mais la guitare sonne plus… pleine. Plus saturée, mais avec une clarté qu’Eli n’obtient jamais en prise live.
La basse est plus précise, la batterie semble vraie, pas électronique. 

C’est comme entendre une version de nous qui aurait répété ce morceau pendant des mois au lieu de deux heures. 

Ma voix arrive. 

Je ferme les yeux. 

Elle est… différente.
Toujours la mienne, mais plus assurée, plus maîtrisée.
Chaque mot tombe exactement là où il faut, chaque respiration est calculée. 

Les paroles suivent à peu près ce que j’ai dit tout à l’heure, dans la cuisine mentale où j’ai vidé ma mère. 

Avec des détails ajoutés. 

Des choses dont je n’ai pas parlé. 

« Tu tiens la tasse avec les deux mains comme si le café pouvait te retenir. » 

Je n’ai pas raconté la tasse.
J’y ai pensé.
Je ne l’ai pas dit. 

Plus loin : 

« Tu refuses de mourir devant moi, alors tu le fais derrière la porte. Je compte tes silences, comme on compte les marches. » 

J’ai envie de vomir. 

Le refrain arrive. 

« Tu refuses de mourir devant moi. » 

C’est la même phrase.
Sauf qu’elle est posée sur une mélodie légèrement différente. Plus évidente.
Plus « accrocheuse », dirait n’importe quel label. 

Je sens les larmes me monter aux yeux. Je les ravale. 

Un pont s’ajoute, qu’on n’a jamais écrit. 

Des chœurs murmurent derrière ma voix. Des mots flous, indistincts. 

Je reconnais quelques syllabes. Mon prénom. 

— Stop, je dis. 

Eli obéit aussitôt, coupe le son. 

La pièce reprend sa taille normale. 

Je respire fort. 

— C’est trop, je murmure. 

Léo ne dit rien.
Yann regarde fixement la chaîne hi-fi comme si elle allait se transformer en animal. 

Eli prend la clé entre ses doigts. 

— On la brûle, propose-t-il. 

Je tourne la tête vers lui. 

— Tu rigoles ? 

— Non. 

— Tu crois que ça suffira ? demande Léo. 

— Je m’en fous, répond Eli. J’ai besoin de faire un geste concret. Si ça continue après, au moins ce sera plus simple : ce sera officiel qu’on est dans la merde. 

Je regarde la clé.
Le petit rectangle noir.
Les morceaux qui se rejouent dans ma tête. Les paroles volées, augmentées, tordues. 

L’idée de la voir fondre, de l’entendre se fissurer sous la chaleur, me procure un soulagement sale, immédiat. 

— On la brûle, je dis. 

Yann se lève d’un bond. 

— Sérieux ? On va pas faire un feu de camp dans ton salon, mec. 

— J’ai un balcon, répond Eli. 

— Et des voisins. Et des pompiers. 

— On s’en fout. 

Léo intervient, enfin. 

— Attendez. 

Il se lève, récupère le PC, scrolle jusqu’en bas du dossier de la clé. 

— On a écouté quoi, pour l’instant ? Tumeur, Névrose, Asphyxie, Hémorragie, Refus. (Il fait défiler la liste.) Il y en a un qu’on n’a pas vu. 

Tout en bas.
Je le reconnais tout de suite.
Je l’avais aperçu, sans y faire attention, dans la masse des autres fichiers. 

piste_00.wav 

— Encore un truc, grogne Yann. 

— On l’ouvre ? demande Eli. 

— Non, je dis, plus vite que je ne l’aurais voulu. 

Ils me regardent. 

— Pourquoi ? demande Yann. 

— Parce que… 

Je cherche une raison rationnelle, encore une fois.
Je n’en trouve pas.
Je trouve autre chose. Un instinct. 

— C’est le seul fichier qui n’a pas de nom. Pas de morceau. Rien. Tu veux vraiment être celui qui clique sur « play » là-dessus sans savoir ? 

Eli fixe l’icône un long moment. 

— Les propriétés, alors, dit-il. Juste ça. 

Il fait un clic droit. 

Propriétés. 

Taille du fichier : 0 octet. 

— Hein ? fait Yann. 

— Il est vide, commente Eli. 

— Tant mieux, souffle Léo. 

Eli s’apprête à refermer la fenêtre quand le chiffre clignote. 

Juste une fraction de seconde.
Comme si l’écran avait buggé. 

0 octet devient 1 Ko.
Puis 2.
Puis 3. 

— Tu vois ça ? marmonne Eli. 

— Ouais, fait Léo. 

Sa voix est si basse qu’on dirait qu’il parle à l’intérieur de ma tête. 

La taille du fichier augmente. Lentement.
Comme si quelque chose était en train de s’écrire là-dedans, maintenant, sous nos yeux. 

4 Ko.
5.
6. 

— Débranche, souffle Yann. 

— Attends, fait Eli. 

Je me surprends à dire : 

— Arrête. 

Eli arrache la clé du port USB. 

Une petite alerte s’affiche : « Périphérique retiré de façon incorrecte ». 

Personne ne rit. 

On reste là, tous les quatre, à regarder l’espace vide où la fenêtre était, comme si elle pouvait se reconstituer d’elle-même. 

— Bon, fait Eli, la respiration un peu courte. (Il tient toujours la clé dans sa main.) Balcon. 

Je ne proteste pas. 

On se retrouve tous les quatre sur son minuscule balcon, au troisième étage.
Le vent est frais. 

La rue en bas continue sa vie normale, avec des passants, des vélos, des mamies qui rentrent leurs courses. 

Eli pose la clé sur une vieille coupelle en métal qui lui servait autrefois de cendrier. 

— J’ai de l’alcool à brûler pour le barbecue, dit-il. 

— Tu fais des barbecues, toi ? fait Yann, comme si cette information le choquait davantage que tout le reste. 

— Ça t’étonne ? 

— Un peu, ouais. 

— On s’en fout des barbecues, coupe Léo. (Eli verse un peu d’alcool dans la coupelle. L’odeur me frappe au visage.) Dernière chance pour reculer, lance-t-il. 

Je regarde la clé. 

Je repense à Névrose, à Tumeur, à Hémorragie, à Refus.
Je repense au pont, à la rambarde tordue, à l’article, à @ear.aug. 

Je repense à ma mère devant la fenêtre. 

— Allume, je dis. 

Yann craque une allumette.
Une flamme jaune tremble au bout de son pouce. Il la rapproche de la coupelle. 

L’alcool s’enflamme d’un coup, dans un « whoof » discret. La chaleur nous lèche le visage. 

La clé reste noire une seconde.
Puis une petite brûlure apparaît sur le plastique. 

— Ça fond, commente Yann, fasciné. 

L’odeur de plastique brûlé se mêle à celle de l’alcool. Ce n’est pas agréable. 

Je regarde.
Je me force à regarder. 

Parce que si c’est vraiment de là que tout vient, je veux assister à sa fin. 

Une partie de moi, pourtant, sait déjà que ce ne sera pas aussi simple. 

Le plastique ramollit, se gondole, se fissure.
Un petit crack sec retentit quand le métal intérieur se déforme. 

La clé se tord. 

Un micro flash traverse ma vision.
Je revois la rambarde du pont. Le métal plié. 

Je cligne des yeux. 

— C’est bon, dit Eli. On va pas cramer tout l’immeuble. 

Il souffle sur la flamme, qui hésite, vacille, puis s’éteint. 

Il reste un résidu.
Un petit tas informe de plastique noirci et de métal tordu. 

— Et voilà, conclut Yann. Nous sommes officiellement débarrassés de la clé hantée. 

Il essaie de sourire.
Ça ne prend pas. 

Je regarde les restes au fond de la coupelle. 

Je n’ai pas la sensation d’être débarrassée de quoi que ce soit. 

Au fond de ma poche, mon téléphone vibre. 

Je le sors. 

Notification Insta. 

@ear.aug :
« C’est mignon, les rituels.
Mais tu sais bien que ce n’est pas l’objet qui compte. » 

Ma gorge se serre. 

Un second message arrive. 

« Samedi, n’oublie pas : le morceau de fin mérite une belle mort. » 

Je lève les yeux vers les trois autres. 

— On n’en a pas fini, je dis. 

Ma voix est rauque, mais nette. 

Léo me regarde. 

— Alors on n’a pas fini non plus. 

Eli rentre le premier.
Il pose le cendrier sur l’évier, comme si c’était de la vaisselle sale. 

La journée est loin d’être terminée.
Il reste à décider ce qu’on fera samedi.
Ce qu’on jouera.
Ce qu’on laissera écrire à notre place. 

Et ce que je suis prête, moi, à sacrifier sur scène pour reprendre la main sur ma propre voix.

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