Auteur : Lyly Allan
Chapitre #6
Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !
Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).
Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.
C’est parti pour le chapitre 6 :

Chapitre 6 — Balance
Le jour du concert, je me réveille avant le réveil.
Pas de cauchemar, pas de sursauts, pas de sueur froide.
Juste cette sensation précise que quelqu’un m’attend déjà.
Il est 7h14.
Je fixe le plafond, les bras le long du corps, comme si j’étais déjà sur une table d’auscultation.
Ma gorge.
Première chose à vérifier.
Je toussote.
Rien ne gratte.
Je tente un « hey ».
— Hey.
La voix sort nette.
Pas nickel, pas lisse – je reste moi – mais claire.
Je m’éclaircis la gorge, je remonte un peu le volume.
— Un, deux.
Ça tient.
Je me redresse lentement, comme si un geste trop brusque pouvait réveiller autre chose que moi. Mon téléphone clignote déjà sur la table basse, noyé sous les notifications.
Je l’attrape, je balaye du pouce.
Groupe WhatsApp :
Yann : JOUR J 🖤
Léo : On se retrouve à 15h à la salle
(Loïc veut nous voir avant le soundcheck)
Eli : Ramenez vos câbles, vos cerveaux et vos CONTRATS AVEC LE DIABLE
(je déconne)
Yann : Parle pas de lui
Eli : De qui ?
Yann : Justement
Je souris malgré moi.
Je remonte un peu plus haut dans la conversation.
À 2h47, Eli a envoyé la capture d’un mail de Romain :
« J’ai viré vos fichiers du disque. Gardez vos fantômes chez vous. Bisous. »
Je me suis endormie sans répondre.
Insta déborde.
Je survole les notifs : nouveaux abonnés, nouveaux commentaires sous des photos vieilles de six mois, DM en rafale, tags sous des stories du genre « ce soir on va crever (de chaud) avec DISTORSION 🔥🖤 ».
Je verrouille l’écran.
Je n’ouvre pas @ear.aug.
Je sais très bien que si je scrolle jusqu’à sa conversation, il y aura déjà quelque chose.
Je décide, pour la première fois depuis plusieurs jours, de lui laisser lui envoyer le premier message.
C’est peut-être le seul endroit où j’ai encore un semblant de pouvoir : choisir quand je tends l’oreille.
***
Je passe la matinée comme quelqu’un qui marche en équilibre sur un fil invisible.
Douche, thé, tartine sans grand goût, check du sac (carnet, bouteille d’eau, pince à cheveux, maquillage de scène, in-ear), petit tour par le miroir.
Je maquille mes yeux plus que d’habitude.
Smoky au noir qui bave un peu, liner plus épais, mascara comme une armure. Je laisse la bouche nue.
Si on doit se souvenir de moi sur des vidéos ce soir, je veux que ce soit pour les yeux. La façon de regarder les gens. Pas seulement pour les mots.
À midi, je pars au boulot juste pour pointer et dire que je ne reste pas.
Laura m’accueille avec un sourire qui sonne faux.
— Grande star, fait-elle. T’es partout.
— J’ai un concert ce soir. Je pars à 13h.
— C’est noté.
Elle tapote sur la pointeuse comme si ça pouvait effacer le sarcasme.
Alors que je vais au stock ranger mon sac, deux vendeuses de la boutique voisine passent la tête par la porte.
— C’est elle, chuchote l’une.
— Celle du pont ?
Je les regarde.
— Oui, je confirme, c’est moi, je dis. Je suis aussi celle qui connaît par cœur toutes les références de jeans slims de ce rayon, si jamais ça vous intéresse davantage.
Elles ricanent, un peu mal à l’aise, et disparaissent.
Je reste seule dans le couloir, avec cette phrase qui se répète : celle du pont.
Ça y est.
Je suis un titre.
Un raccourci.
Une légende urbaine qui porte un badge avec son prénom.
***
À 13h, je sors.
Je refuse de prendre le bus. Pas aujourd’hui.
Je marche.
Vingt-cinq minutes à pied jusqu’à la salle. Rue après rue.
Je compte mentalement les choses qui pourraient mal tourner et qui ne tournent pas mal.
Une vieille dame qui traverse à un feu orange.
Une voiture freine un peu fort, mais s’arrête.
Un gamin en trottinette descend un trottoir sans regarder.
Une poussette le frôle, aucun choc.
Une benne à ordure recule, un cycliste insulte le camion, tout le monde repart.
Je coche, dans ma tête :
— pas de mort
— pas de sirène
— pas de titre de presse.
Ridicule.
Mais ça me tient.
À 14h37, j’arrive devant la salle.
La façade ressemble à hier : anonymat de bâtiment municipal, vitres aux rideaux tirés, affiches plastifiées.
Sauf qu’il y a déjà des gens dehors.
Un petit groupe.
Quatre, cinq personnes.
T-shirts noirs, sweats à capuche, tote bags avec logos de groupes.
Je ne m’attendais pas à ce qu’ils arrivent si tôt.
Je remonte mon écharpe sur mon visage, réflexe stupide – il fait trop doux pour ça – mais je n’ai pas envie qu’on me reconnaisse tout de suite.
Je contourne, passe par la porte de service.
Loïc m’attend dans le couloir, un trousseau de clés à la main.
— Salut Mara ! (Il jette un œil à son téléphone.) Tu es en avance, ça fait plaisir de voir des pro.
— Tu m’as demandé à 15h.
— Les autres sont déjà là, dans la loge.
Mon estomac se détend d’un cran. Je croyais être la première.
— Et dehors ? je demande.
— Ah, ça… (Il grimace.) Y en a qui veulent être sûrs d’être devant. Et puis… comment dire…
Il me tend son téléphone.
Article d’un site local.
“Le groupe DISTORSION en concert ce soir : simple metal band ou phénomène étrange ?”
Avec, en sous-titre :
Les réseaux sociaux s’enflamment depuis “l’affaire du pont”.
Je lève les yeux au ciel.
— Tu vas pas me dire qu’on a une “affaire”.
— C’est de la merde de clickbait, relativise Loïc. Mais son ton tremble un peu. Bon, je te le dis quand même : la police municipale passera faire un tour. Rien d’agressif, hein. Juste “présence rassurante”.
Je pouffe.
— Pour qui ?
— Pour eux, répond-il. Pas sûr que ça rassure vraiment le public.
Je lui rends le téléphone.
— Tu peux, par pitié, arrêter de dire “phénomène étrange” et “affaire du pont” et utiliser juste “concert” ?
— Promis.
Il me conduit jusqu’à la loge, une petite pièce blanche avec deux canapés défoncés, une table, un miroir encadré de fausses ampoules façon théâtre, un frigo qui bourdonne.
Yann et Léo sont affalés chacun sur un canapé.
Eli est debout, dos au miroir, en train d’accrocher une setlist sur le mur au gaffer.
— Ah, la voilà, annonce Yann en levant les bras comme un footballeur.
— Tu nous as manqué, ajoute Léo. On commençait à faire des blagues nulles, tu sais ce que ça veut dire.
— Vous faites des blagues nulles même quand je suis là.
Je pose mon sac, je regarde la feuille collée au mur.
Setlist définitive, écrite en capitales :
- TUMEUR
- HÉMORRAGIE LENTE
- VÉRINS (l’ancien morceau “resspi”)
- NÉVROSE
- INTERLUDE / BLAH BLAH
- ASPHYXIE SOCIALE (VERSION “PAS DE MORT”)
Pas de rappel écrit.
Loïc voulait qu’on garde la possibilité d’en faire un, mais pour l’instant, je refuse de mettre noir sur blanc un morceau en plus.
— INTERLUDE / BLAH BLAH ? je lis.
Eli hausse les épaules.
— Loïc m’a dit que le public aimait bien quand les chanteurs parlent un peu.
— Je parlerai si j’ai envie.
— Tu peux aussi juste hurler sur eux, propose Yann.
— J’ai déjà un pseudo “groupe maudit”, je vais éviter de passer officiellement pour une sociopathe.
On rit un peu.
Ça détend la pièce, juste comme il faut.
Loïc frappe à la porte, passe la tête.
— Soundcheck à 16h. Je vous laisse vous installer. (Il hésite.) Ah, aussi : si vous pouvez éviter d’évoquer l’accident au micro, ce serait top. Y a des familles qui…
— On n’allait pas faire une minute de silence, je coupe.
— Je préfère être sûr.
Il referme.
Le silence retombe.
Yann se redresse.
— OK, fait-il. On a un plan pour le cas où :
- la sono explose
- un pont pousse au milieu de la salle
- un néon tombe
- ou je sais pas quoi encore ?
— On respecte ce qu’on s’est dit, répond Eli. Notre version d’Asphyxie, rien de plus violent dans le texte, pas d’impro cheloue à base de “on se reverra sous quoi que ce soit”.
Yann lève trois doigts.
— Et si tu te mets à improviser quand même, je te balance une baguette dans le front, d’accord ?
— Je bougerai, je réponds.
On se regarde tous les quatre.
Il faudrait qu’on fasse un geste, un pacte, un truc.
Ce n’est pas dans nos habitudes, on se contente en général d’un check de mains et de « on y va ».
Léo tend sa main, paume en l’air.
— Pas de texte volé, dit-il.
Eli pose la sienne dessus.
— Pas de drame gratuit.
Yann ajoute la sienne.
— Pas de pont.
Ils me regardent.
Je pose ma main par-dessus.
Je sens le contact de leurs paumes, la chaleur, les callosités.
— On sort de scène entier, je dis.
On resserre, on relâche.
Ça ne change peut-être rien, objectivement. Mais ça fixe.
***
La balance.
Je déteste cet instant.
Ni concert, ni répète.
Un entre-deux où tout sonne faux, où tu joues pour trois techs qui te font des signes obscurs de la main.
La salle est allumée, les spots encore à moitié éteints.
Quelques fauteuils traînent sur les côtés. Les rideaux sont relevés.
Yann installe sa caisse claire, son charley, sa grosse caisse.
Eli branche sa gratte, Léo vérifie son DI, je branche mon in-ear, mon micro.
Un tech de façade, barbe noire, casquette, nous fait signe depuis le fond.
— On commence par la batterie !
Yann soupire, s’installe, tape. Grosse caisse.
Caisse claire.
Tom.
Charley.
Cymbales.
Le son bourdonne dans mon casque.
Propre.
Neutre.
Je cherche, malgré moi, un souffle sous le souffle.
Je n’entends rien d’autre que les coups et la réverb de la salle vide.
Guitare.
Basse.
On ajuste les niveaux, les retours.
— La voix, maintenant !
Je m’avance.
Je connais la procédure par cœur : compter jusqu’à quatre, dire mon prénom, parler de la météo, lâcher quelques lignes.
J’ouvre la bouche.
— Un, deux, trois, quatre.
Ma voix se déploie dans les enceintes.
Un peu plus large que d’habitude, mais c’est normal : la salle résonne.
— Test voix, test voix.
Je tousse.
J’enchaîne machinalement : Ce soir, ça va être très chiant, restez chez vous, etc.
Les techs rient vaguement.
Je ferme les yeux.
Je laisse sortir un bout de refrain.
— « Tu refuses de mourir devant moi… »
Ça fend l’espace en deux.
Even vide, la phrase a du poids.
Je me tais.
J’attends.
Rien ne tombe. Rien ne plie.
Le tech fait un signe de pouce levé.
— Nickel pour moi !
Eli se penche vers moi, voix basse.
— Tu as entendu quelque chose ?
— Juste moi, je réponds.
Ce n’est pas tout à fait vrai.
Il y avait autre chose.
Pas un son.
Un écho, dans la cage thoracique.
Comme si la phrase rebondissait contre quelque chose de plus dense que l’air.
Mais rien ne s’est brisé.
Alors on dira que ça va.
— On fait un bout de morceau ? propose le tech.
— Tumeur, dit Eli. On commence par ça ce soir, autant la caler.
On se met en place.
Un, deux, trois, quatre.
Tumeur démarre.
Je ne force pas, je laisse ma gorge travailler en mode économie.
On ne chante jamais à fond à la balance, juste de quoi indiquer les intentions.
Les images se déroulent dans ma tête en même temps que les accords : la cuisine, la fenêtre, la boule blanche sur un scan, le torchon à chat.
Je plisse les yeux.
Il y a un moment, au deuxième couplet, où j’ai la sensation très nette que quelqu’un d’autre met la main sur la mienne.
Pas physiquement – mes doigts serrent toujours le micro – mais mentalement.
Comme si on me soufflait une variante.
Un mot.
Un petit changement.
Je refuse.
Je m’accroche à ce que j’ai écrit.
— « Tu dis que c’est la faute du boulot… »
Le mot qui voulait venir était autre. « Médecin ».
Je le sens encore, juste derrière.
Comme une langue contre une dent fêlée.
On finit le morceau.
Silence.
— Ça envoie, commente le tech. (Il coche quelque chose sur sa console.) On est bons.
Je respire un peu mieux.
On teste les entrées de Hémorragie et de Névrose, sans les jouer en entier.
Pas d’incident.
Pas de spot qui explose, pas de son qui crache.
Loïc finit par monter sur scène.
— Nickel, les jeunes. (Il a un sourire un peu trop large pour être honnête.) On ouvre à 19h. Vous avez la loge pour vous. Vous voulez manger quelque chose ?
— Pas maintenant, dit Yann.
— Plus tard, ajoute Léo.
Moi, rien que l’idée de sandwich triangle me donne la nausée.
***
Retour en loge.
La salle commence à se remplir au-dessus de nos têtes.
On entend le brouhaha étouffé, les basses de la musique d’attente, les rires, les verres qui s’entrechoquent au bar.
Le groupe qui ouvre est arrivé.
Trois gamins, tout juste dix-huit ans, yeux brillants, t-shirts de groupes qu’ils prononcent mal.
Ils toquent à la porte pour dire bonjour, presque intimidés.
— On est super contents de jouer avec vous, lâche le chanteur, une crête bleue sur la tête.
Je lui fais un signe vague.
Je n’ai pas l’énergie sociale pour jouer les grandes sœurs bienveillantes.
Léo s’en charge un peu mieux.
— Profitez, dit-il. La première partie, c’est le moment où tu fais n’importe quoi sans que personne t’en veuille.
Les gamins rient, repartent.
Yann attrape une bière dans le frigo. Eli le fusille du regard.
— Tu te bourres pas la gueule avant de jouer, rappelle-t-il.
— C’est une seule, maman. Ça me détend.
Il décapsule.
Je sors mon téléphone.
DM de Lucie, celle de la voiture.
Lucie :
« Je peux pas venir ce soir (mes potes veulent pas, ils flippent).
Mais je voulais juste te dire : j’ai réécouté vos morceaux “normaux”.
Y’a des trucs qui font mal, mais c’est pas vous qui avez fait déraper la voiture.
J’essaie de m’en convaincre, en tout cas. Bonne chance pour ce soir.
Juste… si tu peux, évite de gueuler des trucs sur les ponts. »
Je réponds :
Mara :
« Promis.
Merci d’avoir écrit.
Prends soin de ta jambe. »
Je laisse le téléphone retomber sur mes genoux.
Je sais que je devrais rester loin d’Insta jusqu’à ce qu’on ait joué. Bien sûr, je ne le fais pas.
J’ouvre l’appli.
La bulle de @ear.aug est là, en haut. Je la fixe une seconde.
Je cède.
Je clique.
Deux nouveaux messages.
« Le néon d’hier était un joli essai. Apprendre à viser, ça prend du temps. »
Et :
« Tu sonnes bien, à vide.
On verra ce que la foule fait de toi. »
Je ne lui offre pas la satisfaction d’une réponse.
Je quitte la conversation, je scrolle sur le fil.
Stories de gens dans la salle.
Filtres rouges, zooms sur la scène vide, tags sur nos pseudos.
Je tombe sur celle du gamin au t-shirt peint à la main, celui de la chambre saturée de posters (je ne le connais pas mais je le reconnaîtrais).
Il filme la scène depuis le premier rang, l’angle légèrement tremblant. « On va voir si la malédiction est réelle 😈 #distorsion #groupeMaudit »
Je verrouille le téléphone.
J’ai envie d’aller le chercher au milieu de la foule et de lui mettre un casque de chantier.
Au lieu de ça, je vais dans les toilettes minuscules de la loge. Je ferme le verrou, je m’appuie au lavabo.
La lumière crue me prend au piège.
Je fixe mon reflet.
La fille en face a l’air sûre d’elle.
Yeux charbonneux, bouche neutre, cheveux attachés en queue basse pratique.
Elle ne montre pas les mains un peu moites.
Je fais ce qu’on conseille dans tous les tutoriels de “préparation mentale” qu’on m’a envoyés un jour, dans une autre vie : je respire.
Inspiration par le nez, expiration par la bouche.
Je pense à ce qu’on a fait avec Asphyxie sociale.
À la façon dont on a retiré les morts, déplacé les drames, parlé de portes qui restent ouvertes.
Je décide d’en faire un truc conscient, presque un rituel.
Sur l’expiration, je formule une phrase.
— Personne ne meurt ce soir.
Je le dis trois fois.
Pas pour convoquer un dieu quelconque. Juste pour me l’ancrer moi.
Personne ne meurt ce soir.
Personne ne meurt ce soir.
Personne ne meurt ce soir.
Je laisse l’eau couler un peu, par automatisme, comme si le bruit pouvait emporter quelque chose.
Quand je ressors, Léo est assis par terre, le dos contre la porte de la loge, sa basse sur les genoux. Il joue sans ampli, juste pour la sensation sous les doigts.
— Ça va ?
— Si je te dis oui, tu me crois ?
— Non.
Il relève la tête.
— Alors je vais te dire : je suis complètement paniqué, mais comme de toute façon on va monter sur scène quoi qu’il arrive, je préfère me concentrer sur le moment où on en redescendra.
— C’est pragmatique.
— Toi ?
— Pareil, mais sans la partie “pragmatique”.
Il sourit.
— On a encore dix minutes, annonce Eli. (Il regarde l’heure.) Le groupe d’avant finit son dernier morceau.
On entend, en effet, un hurlement étouffé, un riff approximatif, des applaudissements gentils.
Yann se lève, secoue les bras, roule les épaules.
— On fait quoi comme rituel d’avant-scène ?
— On boit de l’eau, répond Eli.
— On pisse, ajoute Léo.
— On arrête de faire des blagues sur les néons, dis-je.
On boit de l’eau. On pisse.
On arrête presque de faire des blagues sur les néons.
Loïc frappe, ouvre la porte sans attendre.
— Vous êtes chauds ?
Yann hurle un “OUI” qui fait vibrer les murs.
— C’est toi qui va faire tomber la salle, pas nous, grogne Eli.
Loïc rit, un peu nerveux.
— Bon, la salle est blindée. Vraiment. (Il hésite.) Et… bon, il y a deux flics municipaux au fond, mais ils sont cool. Ils écoutent.
— Parfait, je réponds. On fera un morceau spécial pour eux.
Il ne sait pas si c’est une blague. Moi non plus.
— Dans cinq minutes, annonce-t-il.
La porte se referme.
Le temps se contracte.
Cinq minutes, ce n’est rien.
Cinq minutes, c’est une éternité.
Je mets mes in-ear.
Je vérifie mon micro.
Je regarde les garçons.
— On y va, dit Eli.
On se lève.
On avance dans le couloir étroit qui mène à la scène.
Le bruit monte à chaque pas.
D’abord un brouhaha indistinct, puis des bribes : des mots, des rires, des appels. Et en-dessous, la basse lourde de la musique d’attente.
Le régisseur nous fait signe près des marches.
— Quand j’éteins, vous avez trente secondes.
La lumière de la salle baisse.
Un hurlement collectif monte, ce mélange de joie et d’impatience qui ressemble toujours un peu à une panique contenue.
— C’est maintenant, murmure Léo.
On se serre une dernière fois la main, comme au mur de la loge.
Je monte les marches.
La scène me prend à la gorge.
Littéralement.
L’air est plus chaud, plus dense.
Les spots me frappent les yeux, je distingue à peine les visages, juste une masse serrée, des silhouettes, des téléphones levés déjà.
Un buzz parcourt la salle quand je m’avance vers le micro. Un mélange de « enfin » et de « voyons voir ».
Je jette un coup d’œil rapide : au fond, deux silhouettes en gilet sombre, bras croisés. Les flics.
À côté d’eux, Loïc, bras serrés sur sa poitrine, visage tendu.
Au premier rang, je repère le gamin au t-shirt peint à la main.
Il est juste en face de moi.
Sur son torse, en grandes lettres blanches tremblées : DISTORSION.
Ses yeux brillent d’excitation.
Yann tape ses baguettes.
— Un, deux, trois, quatre.
Tumeur explose.
La salle se met à bouger, à onduler.
Des pogos minuscules se forment, des têtes hochent, des mains se lèvent.
Ma voix part, par réflexe, par habitude, par nécessité.
Premier couplet. Refrain.
Je sens la deuxième couche, sous moi.
Pas dans les enceintes. Dans les gens.
C’est comme si une autre piste, muette, faisait vibrer leurs cages thoraciques en même temps que la mienne.
Des regards accrochent les miens, plus intensément que d’habitude. Il y a quelque chose de presque… reconnaissant dans leurs yeux.
Comme si ce qu’ils entendaient venait d’eux.
Je me force à rester dans le morceau. Je ne laisse pas mes mots dévier.
À la fin du pont, une micro seconde de silence.
Je sens, très clairement, l’envie de glisser un mot de trop.
Un seul.
« Tomber. »
Je serre la mâchoire, je ne le dis pas. Je relance le refrain comme prévu.
On finit Tumeur sous un déluge de cris.
— MERCI, je lance dans le micro.
Ça répond en écho.
— MERCI !
Yann envoie le décompte du morceau suivant sans même me laisser le temps de penser.
Hémorragie lente.
Les lumières tournent rouge.
Détail qui m’aurait fait sourire un autre jour.
Je ferme les yeux sur la première phrase. Je la récite comme une conjuration.
La salle est tellement compacte que j’ai le vertige.
À un moment, je surprends un détail qui me fige un quart de seconde :
Au deuxième rang, un type que je ne connais pas, visage neutre, ne bouge absolument pas.
Tout le monde hurle autour de lui, sautille, pogote.
Lui reste immobile, les bras le long du corps, les yeux fixés sur moi.
Pas vide, pas absent. Juste… attentif.
Sa capuche est baissée.
Ses cheveux sont courts. Mais ses yeux sont gris.
La phrase je préfère qu’on garde les contours flous me traverse.
Je détourne le regard.
Je ne peux pas me permettre de le perdre de vue plus longtemps.
Je le reperds quand même.
Un pogo le recouvre, la foule bouge, je ne le vois plus.
Je continue.
On enchaîne.
Vérins sert de respiration, comme prévu.
Les gens chantent le refrain, heureux d’être sur un terrain connu.
Avant Névrose, Léo s’avance vers son micro. Il prend la parole, rare.
— Merci d’être là. (Sa voix porte étonnamment bien.) On a lu tout ce qui s’est raconté sur nous ces derniers jours. (Un souffle parcourt la salle.) On veut juste rappeler un truc : on fait de la musique. Pas des prophéties.
Des applaudissements.
Quelques « ouais ! » bien sentis.
Je prends le relais, sans réfléchir.
— Ce qui s’est passé sous le pont, je le porte avec moi, je dis. (Le mot « pont » fait un mini frisson dans la foule.) Mais on n’est pas là pour rejouer ça. On est là pour autre chose.
— POUR QUOI ? hurle quelqu’un.
Je souris, un peu froidement.
— Pour vous exploser le cœur sans toucher à vos os.
Cri général.
Yann lance Névrose.
Je me tiens à cette phrase comme à une barre d’appui.
L’instant où je comprends que quelque chose est en train de nous passer devant, c’est sur le deuxième refrain.
Je tends le micro vers le public, réflexe de concert cliché, pour les faire chanter.
Je m’attends à entendre le bout classique :
« L’esprit qui tourne en rond… »
Sauf que ce n’est pas ça qu’ils hurlent.
Ils hurlent la version de la clé.
Mot pour mot.
« L’esprit qui tourne en rond dans une cage sans miroir le pont comme une promesse la rambarde comme une lèvre »
Je vacille.
Je recule d’un pas, je ramène le micro vers moi.
Je n’ai jamais publié ces paroles.
On n’a jamais sorti cette version. Eux ne peuvent pas la connaître.
Et pourtant, deux cents personnes viennent de me la renvoyer en pleine figure comme si c’était un refrain qu’ils avaient en tête depuis des semaines.
Je croise le regard d’Eli. Il a pâli.
Léo serre sa basse comme si elle était la seule chose qui l’ancre encore.
Yann, derrière, continue de jouer, mécanique.
Le temps se dilate.
Pendant une seule pulsation, j’ai envie de lâcher le micro, de leur hurler :
« QUI VOUS A APPRIS ÇA ?! »
Mais la musique continue.
Le morceau ne nous attend pas.
Je reprends le couplet suivant.
Je ne sais même plus quelle version je chante.
Mes mots, les siens, les leurs se mélangent.
Je sens, vaguement, au fond du casque, une toute petite latence.
Comme si une autre voix, en dessous, venait chanter deux millisecondes avant moi.
Quand on termine, la salle explose. Je ne sais pas si c’est pour la musique.
Ou parce qu’ils sentent, confusément, qu’ils viennent de participer à quelque chose qu’ils ne contrôlent pas.
Je recule.
Je m’éloigne du micro.
Eli coupe le son de sa guitare.
On se regarde.
Le gamin au t-shirt peint à la main me filme. Ses yeux sont ronds.
Je n’ai jamais été aussi consciente que je ne tiens plus rien.
Et Asphyxie sociale n’a pas encore commencé.














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