Auteur : Lyly Allan
Chapitre #9
Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !
Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).
Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.
C’est parti pour le chapitre 9 :

Chapitre 9 — Luxation
Je reste quelques secondes avec le téléphone collé à l’oreille, même après qu’Eli a raccroché.
Le silence de l’appart est tellement dense que j’entends mon propre sang dans les tempes. Je fixe un point sur le mur, la phrase tourne encore :
« Poignet fracturé. Je portais le sac avec la boîte. »
Fracture.
Je n’ai même pas besoin de demander de quel côté. Je sais déjà que c’est la main qui joue.
Je me lève d’un coup, la tête tourne, mes côtes protestent.
Je m’en fous.
J’ enfile le premier sweat qui traîne, mes rangers, j’ attrape mes clés, mon téléphone, je claque la porte.
L’ascenseur est en panne (évidemment).
Je descends les trois étages en courant, chaque impact me renvoie un petit écho dans la cage thoracique, comme si mes os suivaient le tempo.
— Tu vois, murmure une petite voix dans ma tête, ça n’a pas pris longtemps.
Je serre la rambarde un peu plus fort.
— Ferme-la.
***
Les urgences, un dimanche soir, c’est un genre en soi.
Bruits de télévision en fond, enfants qui pleurent, vieux qui soupirent, odeur de désinfectant et de frites froides. Je donne le nom d’Eli à l’accueil, on me fait asseoir « en attendant qu’un infirmier vienne vous chercher ».
Je m’assois sur une chaise en plastique trop dure, les mains entre les genoux pour ne pas les laisser trembler.
À droite, un mec tient sa clavicule en grimaçant.
À gauche, une gamine avec un pansement sur le front explique très sérieusement à sa mère que « ça va, c’est juste le trampoline qui l’a attaquée ».
J’ai envie de leur dire qu’au moins, eux, ils savent exactement quel objet les a défoncés.
Mon téléphone vibre.
Message de Léo.
Léo :
Eli vient de m’appeler, il est aux urgences. T’y es ?
Je tape :
Mara : Oui.
Salle d’attente.
Yann ajoute :
Yann : J’arrive.
De toute façon j’avais rien de prévu à part mater une série où tout le monde meurt, autant venir en voir une version live.
Je lève les yeux au ciel, même par SMS.
Un infirmier finit par m’appeler.
— Vous êtes de la famille de… Élie Dumas ?
— Groupe de musique, je corrige. Ça compte ?
Il me lance un regard qui dit « j’ai pas le temps pour ton humour », puis m’emmène dans un couloir qui sent plus fort la Bétadine.
Eli est là, assis sur un lit, le dos contre le mur, son bras droit dans une attelle provisoire en résine blanche, entouré de sangles.
Ses cheveux sont encore plus en bataille que d’habitude, ses yeux cernés, mais il sourit en me voyant.
— Salut.
Je m’approche.
— Tu vas bien ?
Il hausse les épaules, puis grimace : mauvais réflexe.
— Disons que j’ai découvert des notes dans ma gamme de douleur que je ne connaissais pas.
Je m’arrête à un mètre, comme si franchir ce dernier pas allait déclencher un truc.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il soupire.
— Je descendais l’escalier avec le sac. J’avais la boîte à l’intérieur.
Je visualise : son sac à dos, la boîte en fer, les escaliers de son immeuble que je connais vaguement.
— Il n’y a pas eu de glissade, pas de truc renversé, rien ?
— Non. (Il fronce les sourcils, comme s’il ré-enregistrait la scène.) J’ai posé le pied sur la dernière marche, sauf qu’elle n’était pas là.
Je le regarde.
— Comment ça, « pas là » ?
— Comme si mon pied avait traversé un trou. (Il fait un geste avec sa main valide, dessinant un vide.) Et mon cerveau n’a même pas eu le temps d’enregistrer, j’ai basculé en avant. (Il fixe son poignet.) J’ai tenu le sac.
— Tu aurais pu le lâcher, je dis.
— Je sais. (Il esquisse un sourire tordu) C’est ça le pire.
Un médecin passe la tête dans la chambre, regarde le dossier accroché au bout du lit.
— Bon, monsieur Dumas, c’est une belle fracture distale du radius, on a eu de la chance, c’est propre. (Il jette un œil à moi, puis à lui.) Vous êtes guitariste, c’est ça ?
Eli hoche la tête.
— Main droite, heureusement, commente le médecin. Ça va vous gêner, mais vous pourrez rejouer plus vite que si ça avait été la gauche.
Le soulagement me tombe dessus comme un sac de ciment.
— Combien de temps ? je demande.
Le médecin me lance un regard, surpris.
— Pardon, je suis la chanteuse, j’ajoute.
Il hoche la tête, reprend son ton neutre.
— Immobilisation stricte six semaines, puis rééducation. Pas de geste violent, pas de port de charge. Il s’adresse à Eli comme à un gosse de douze ans : Pas de concert où vous sautez partout avec votre guitare comme dans vos clips, hein.
— On n’a pas de clips, répond Eli.
— Tant mieux.
Il s’en va.
Le silence retombe, seulement troublé par le bip lointain d’un moniteur dans une autre chambre.
— Six semaines, répète Eli. C’est long.
— C’est vivant, je corrige.
Il finit par rire, un peu.
— C’est marrant, dit-il. Quand j’étais gamin, je me disais que si je me cassais un truc, ce serait forcément en skate ou en faisant un truc cool. (Il me jette un regard.) Là, je me suis cassé un os en descendant mon propre escalier pour aller planquer un disque dur qui parle.
Je n’arrive pas à rire.
— Tu as entendu quelque chose ? je demande.
Il déglutit.
— Au moment où je suis tombé ?
— Oui.
Il réfléchit.
— Un son. (Il ferme les yeux.) Un… décalage.
— Décris.
Il secoue la tête.
— Tu connais le moment où le clic de métronome se décale d’un chouïa et que tout ton corps se met à détester le monde ?
— Oui.
— Ça. Comme si on avait mis un tempo différent sous le mien.
Luxation.
Un truc qui sort de sa place.
Pas juste l’os.
Le temps lui-même, une marche à côté.
Je n’ai pas le temps d’y penser plus, Léo et Yann débarquent comme une petite tempête.
— Eh ben, t’as trouvé un moyen de pas ranger le local, toi, commente Yann en voyant l’attelle.
Léo secoue la tête.
— C’est moche, frérot.
Eli lève son bras valide pour un fist bump maladroit.
— On a eu peur, je dis simplement.
Yann prend une chaise, s’installe à côté.
— T’inquiète, on jouera en playback, comme ça tu peux faire genre tu gères le show sans toucher les cordes.
Eli lève les yeux au ciel.
— Même pour lancer les blagues nulles j’ai besoin de ma main droite, mec.
On plaisante comme on peut, pour faire écran.
Mais chaque fois que je regarde l’attelle, je vois le mot FR ACT URE écrit en lettres invisibles dessus.
La voix profite de l’instant pour se glisser entre deux battements de cœur.
— Tu vois, dit-elle, presque gentille. On peut faire très propre.
Je me penche légèrement vers Eli, comme si je regardais de plus près son poignet, et je réponds dans ma tête.
— Tu t’approches encore une fois d’eux, je te démonte.
Un ricanement.
— Tu as effacé mes pistes, Mara.
Tu as déplacé la matière première.
C’est normal que ça se recompose ailleurs.
Je serre les dents.
Yann parle de reprogrammer des répètes, de trouver un capodastre spécial pour qu’Eli puisse bosser le manche d’une seule main « comme les malades sur YouTube ».
Léo, plus silencieux, observe.
À un moment, il me capte, son regard accroche le mien.
On comprend la même chose sans la dire :
Fracture est validé. Next.
***
On laisse Eli quand l’infirmière vient le chercher pour son plâtre définitif.
Dans le couloir, Yann grommelle :
— Putain, il aurait pu viser la main du mec du label, aussi.
Je me tourne vers lui.
— Quel mec du label ?
Yann cligne des yeux.
— Tu n’as pas vu mon message ?
— Non.
Il s’adosse à un mur, sort son téléphone, fait défiler.
— Hier soir, après ton mail, il m’a écrit directement, le Miguel de NoirLabel. Il a trouvé mon Insta perso via le compte du groupe.
Il lit : « Salut, Yann. J’ai vu tes vidéos de batterie, tu as une frappe incroyable.
J’aimerais vraiment qu’on puisse parler d’un projet global Distorsion. J’ai la conviction intime que ce qui vous arrive est plus qu’un simple buzz. »
(Il range le téléphone.) La conviction intime, tu parles.
Léo soupire.
— Il veut qu’on capitalise sur notre ange gardien qui jette des spots et tord les barrières.
— C’est pas un ange, je rappelle.
Yann se tourne vers moi.
— On fait quoi ?
Je prends une inspiration. Mes côtes protestent.
— On ne répond pas tant qu’Eli est en plâtre, déjà.
— Et après ?
Je fixe un tableau aux murs des urgences, une mer en noir et blanc censée calmer les patients.
— Après, je veux le voir en vrai.
Léo fronce les sourcils.
— Miguel ?
— Oui. S’il veut faire un EP concept autour de douze titres, je veux voir sa tête quand on lui dira qu’il y en a déjà quatre qui ont failli nous tuer.
Yann hoche la tête, presque enthousiaste.
— Ça va être drôle.
Ce qui me fait peur, ce n’est pas qu’il trouve ça drôle. C’est qu’il trouve ça vendeur.
***
Deux jours plus tard, on se retrouve dans un café un peu trop branché pour nous, au centre-ville.
Miguel a insisté pour un rendez-vous « en présentiel, c’est mieux pour sentir les énergies ». Il a proposé les locaux de NoirLabel, on a refusé. Question de territoire.
Eli arrive avec son bras plâtré en écharpe, un t-shirt large qui laisse dépasser le haut du plâtre comme un morceau de carapace.
— J’ai l’impression de jouer dans un mauvais film, grogne-t-il en s’asseyant.
— Au moins t’as un accessoire, commente Yann. Moi j’ai juste mes blagues.
Léo et moi échangeons un regard.
On est arrivés en avance pour choisir une table loin des enceintes, au fond, dos au mur. Miguel arrive à l’heure, évidemment.
Costume sombre, mais pas trop strict, baskets blanches, cheveux attachés en petit chignon lâche, barbe entretenue.
Le type qui a compris qu’il fallait être « cool mais pas trop » dans la musique.
Il nous repère, nous adresse un grand sourire.
— Distorsion, j’imagine ?
— Ça dépend des jours, réplique Yann.
Miguel rit, serre les mains.
— Merci d’être venus.
— La prochaine fois, ce sera dans un de nos studios, mais là, je voulais que vous soyez à l’aise. (Il s’assoit, pose son téléphone face contre la table (premier bon point), sort un carnet.) D’abord, dit-il en regardant le plâtre d’Eli, je suis désolé pour votre accident.
Eli hausse les épaules.
— On a vu pire.
— J’ai lu ce qui s’est passé au pont, oui, répond Miguel. Et ce blackout à la salle… (Un petit silence.) Vous devez en avoir marre qu’on vous ramène ça en boucle, je suppose.
Je le fixe.
— Ce n’est pas seulement « ce qui s’est passé », je dis. C’est… ce qui continue.
Il incline la tête, intéressé.
— C’est précisément ça qui m’intrigue, pour être honnête.
Yann s’appuie sur le dossier de sa chaise.
— On n’est pas un concept marketing.
— Je sais, répond Miguel sans se démonter. Si vous étiez juste un gimmick, je ne perdrais pas mon temps, ni le vôtre. (Il nous regarde un à un.) J’ai écouté vos démos, vos lives, même des vieux enregistrements. Il y a quelque chose dans vos textes, dans la façon dont Mara place sa voix… (Il cherche ses mots.) Un… désalignement.
Le mot me traverse bizarrement.
Luxation.
Désalignement.
Je sens plus que j’entends la voix dans ma tête sourire.
Miguel continue :
— Vous jouez avec la limite. Entre le réel et le raconté, entre le corps et ce qui lui échappe.
Je lui lance un regard soupçonneux.
— On ne joue pas avec la limite, je dis. On essaye de pas tomber du mauvais côté quand quelqu’un secoue la barrière.
Il sourit, un peu.
— Justement. (Il ouvre son carnet. Je vois, griffonné en haut d’une page : « DISTORSION — 12 TRACKS CONCEPT ».) Vous avez une série de titres qui semblent… organiser ce qui vous arrive, non ?
Eli, Léo et Yann se tournent vers moi.
Je sens qu’ils me laissent le choix : soit je nie, soit j’ouvre la boîte devant lui.
Je choisis d’ouvrir.
— On avait un projet d’album en douze morceaux, oui, je dis. Avec des titres autour du corps, des chocs, des structures.
Miguel note quelque chose.
— Et quatre d’entre eux ont déjà, disons… trouvé un écho dans votre vie.
Il ne dit pas « pont qui s’effondre », « fracture », « néon » ou « blackout ». Il tient à rester propre.
— On va dire ça, oui.
La voix chuchote, amusée :
— Il a un bon vocabulaire.
Miguel se penche un peu en avant.
— Je vais être très transparent avec vous. On pourrait prendre ce qui vous arrive et en faire un truc à sensation, vendre ça comme « le groupe maudit », surfer sur le morbide.
Yann roule des yeux.
— On le fait très bien sans vous, pour l’instant.
Miguel sourit.
— Justement, je ne suis pas intéressé par ça. Ce qui m’intéresse, c’est ce que vous faites vous avec. (Il regarde Eli.) Tu t’es cassé le poignet, tu pourrais te dire « c’est un signe, j’arrête ». (Il tourne une page de son carnet.) Vous avez fait sauter le courant, vous pourriez vous dire « on ne remonte plus sur scène ». (Il se tourne vers moi.) Mais vous êtes là. Vous continuez à vouloir structurer ce qui vous arrive.
Je plisse les yeux.
— Comment tu sais ça ?
— Parce que vous êtes quatre à cette table, répond-il. Et que quand on n’a plus envie de structurer, on disparaît, on se dissout.
Le silence s’installe.
Je dois admettre que sur ce point, il n’a pas tort.
La voix chuchote :
— Il a compris une partie du jeu.
Miguel reprend :
— Ce que je propose, c’est simple. — On encadre.
Vous faites un EP en douze morceaux, tel que vous l’aviez rêvé, mais en assumant que la matière vous dépasse.
On enregistre ça dans des conditions sécurisées, on verrouille les salles, on bosse avec des ingés qui ne paniquent pas dès qu’une console clignote.
Léo fronce les sourcils.
— Conditions sécurisées ?
— Techniquement, légalement, mentalement. Vous avez besoin d’un cadre qui n’ajoute pas des risques inutiles. (Il se cale dans sa chaise.) Et oui, bien sûr, il y a l’aspect image.
On peut orienter la façon dont on parle de vous pour ne pas vous transformer en freak show.
Je reste méfiante.
— Et si on te disait que ce n’est pas qu’une histoire de buzz, ni de technique, ni de mental ?
Il sourit, mais ses yeux restent sérieux.
— Je vous croirais. (Il marque une pause.) Je ne vais pas vous sortir un discours mystique ; ce n’est pas mon rôle.
Mais dans ce métier, j’ai vu des artistes littéralement bouffés par leurs propres concepts parce qu’ils n’avaient personne pour les renvoyer à la réalité de temps en temps.
Il jette un coup d’œil à mon cou, à mes poignets, à mes épaules.
Je me rends compte que je me tiens déjà en défense, muscles tendus.
— Vous avez besoin de quelqu’un qui, à un moment donné, dira : « OK, là, on coupe. »
La voix ricane.
— Ils veulent m’ajouter un modérateur.
— Tu veux faire quoi, exactement ? je demande.
— On signe un développement, répond Miguel. Pas un contrat d’album direct.
On travaille quelques mois ensemble, on voit si ça tient, si vous tenez. Si oui, on enclenche l’EP.
Yann se penche vers Léo.
— C’est un peu comme passer un test de compatibilité avec un démon, murmure-t-il.
Miguel ne l’a pas entendu, ou fait semblant.
— Est-ce que vous avez d’autres propositions ? ajoute-t-il. D’autres labels, d’autres plans ?
On secoue tous la tête.
— Non, dit Eli. On a juste un disque dur dans un mur et des DM chelous.
Miguel fronce légèrement les sourcils, interloqué.
— Des DM ?
— Longue histoire, dis-je. Pas pour aujourd’hui.
La voix se glisse dans ma gorge, presque tentée :
— Dis-lui.
Je résiste.
— On peut réfléchir ? je demande.
Miguel acquiesce aussitôt.
— Bien sûr.
Je ne vous demande pas de signer avec votre sang sur la table. (Il sort une carte de visite, la pose devant moi. ) Prenez le temps. Juste… (Il nous regarde, un par un.) Faites attention à ne pas trop donner à cette chose — quelle qu’elle soit — une avance que personne ne pourra suivre.
J’ai un frisson.
Ce n’est pas tant les mots que la façon dont ils sortent : posés, calmes, presque… lucides.
La voix réagit d’ailleurs avec une petite pique :
— Intéressant.
Celui-là, je le connaissais pas.
Je me retiens de lui demander « tu n’as pas déjà posé tes doigts sur ses boutons à lui ? ».
Miguel se lève.
— Merci pour votre temps.
Et vraiment, ce que vous avez fait à la salle l’autre soir… (Il cherche le mot.) C’était dangereux, mais puissant.
Il nous serre la main, s’en va.
On le regarde traverser le café, remonter la rue, disparaître.
Yann finit par rompre le silence.
— Il m’a fait un peu flipper, ce mec, mais je crois que je l’aime bien.
Léo hoche la tête.
— Il est moins con que la moyenne.
Eli regarde son plâtre.
— Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur, dit-il.
Lui… (Il lève la tête vers nous.) Ou l’idée qu’on fasse tout ça seuls, sans personne pour dire « stop ».
Je bois une gorgée de café froid.
— On décidera ensemble, je dis.
La voix se faufile aussitôt.
— Ensemble.
Comme les articulations d’une même main.
Luxation.
Je sens mes doigts, mes poignets, mes coudes.
J’ai soudain une conscience aiguë de chaque articulation, comme si quelqu’un en faisait l’inventaire.
***
Quand je rentre chez moi, le soir, tout est légèrement décalé.
La porte de l’immeuble coince un peu plus que d’habitude, comme si elle avait changé de gonds. La marche du palier semble vingt centimètres plus haute. Même la lumière du couloir me paraît plus jaune.
Ce n’est pas le monde qui a bougé. C’est moi.
Luxation, version interne.
Je jette mon sac sur le canapé, je tourne en rond sans même retirer mes rangers.
La voix commente, presque paisible :
— Tu vois ce que ça fait, quand on déplace un axe ?
— Tu vas nous déboîter un par un ? je demande. C’est ça, ton plan ?
— Pas besoin.
Vous le faites très bien tout seuls.
Je ris, un peu.
Ça me fait mal aux côtes.
— Dis-moi un truc. Pourquoi Eli ?
Un petit silence, comme si la question amusait.
— C’est lui qui portait la boîte.
Simple.
Terriblement simple.
— Et si demain c’est Léo qui la porte ? je demande.
— Ce sera Léo.
Je serre les poings.
— Tu vas tous les passer au broyeur ?
— Qui te parle de broyeur ?
Je t’ai dit : douze formes. Mortelles ou pas.
Je m’assois sur le bord de la table, les mains serrées entre les cuisses.
— Fracture est cochée, je dis. C’est ça ?
— J’aime bien le terme, oui.
— C’est quoi, après ?
Je connais la liste, mais j’ai besoin de l’entendre.
— Luxation, souffle la voix. Tu l’as écrit toi-même.
Je ferme les yeux.
— C’est déjà commencé, hein ?
— Quand quelque chose quitte son logement, on ne le remet pas en place en une journée.
Je passe ma langue sur mes dents, j’ai l’impression que ma mâchoire ne se ferme pas tout à fait comme d’habitude.
— Et Fissure ?
— Tu poses beaucoup de questions, ce soir.
— Réponds.
Un soupir.
— Fissure, c’est quand ça craque sans casser.
Quand le son change avant même que tu ne voies la rayure.
Je pense à nos conversations, à la façon dont on commence à se surveiller les uns les autres, à s’écouter.
À toutes les fois où je sens que je pourrais exploser, mais que je me retiens.
— Et Contusion ?
— Tu verras.
Je me lève brusquement.
— Non. Justement. Je ne veux plus « voir » après coup.
J’attrape un carnet, un stylo.
Je trace une colonne :
- FRACTURE → Eli — poignet
- LUXATION → ?
- FISSURE → ?
- CONTUSION → ?
Je laisse les cases vides.
— Tu fais quoi ? demande la voix, amusée.
— Je reprends la main sur le scénario.
Je commence à écrire sous « Luxation » :
Tout ce qui sort de sa place sans se casser. Articulation, rôle, groupe, vérité.
Je continue sous « Fissure » :
Les craquements avant que ça casse : voix qui se brise, amitié qui se fendille, confiance qui prend l’eau.
Sous « Contusion » :
Les coups qui ne tuent pas mais qui marquent. Hématome sous la peau, trauma sous le texte.
Je respire un peu mieux.
— Tu crois vraiment que gribouiller sur un carnet va changer les trajectoires ? commente la voix.
— Je crois que si je laisse quelqu’un d’autre écrire, on finira dans un ossuaire, je réponds.
Un silence.
— Tu as déjà écrit “Ossuaire”, rappelle-t-elle.
— Oui. Mais j’ai pas encore décidé pour qui.
Je relève la tête.
Le miroir en face de moi renvoie mon reflet, légèrement décalé par la lumière du lustre. Je fixe mon visage.
J’ouvre la bouche, je la ferme.
Un petit « clac » dans la mâchoire gauche se fait entendre.
Une douleur brève, un mouvement qui saute.
Je reste figée.
Luxation.
— Doucement, murmure la voix. C’est fragile, une articulation.
Je masse doucement ma joue.
Je suis partagée entre l’envie de hurler et celle de rire.
— Tu peux t’enthousiasmer autant que tu veux, je dis. Tant que tu joues avec mes os à moi, je gère. Tu touches encore une fois à un des trois autres, même juste pour « mettre en tension », et je te jure que je trouve une façon de te disloquer.
La voix rit, un son qui claque comme des phalanges.
— J’ai hâte de voir ça.
Je referme le carnet, je le glisse dans mon sac.
Demain, on ira chez Eli pour l’aider à s’organiser avec un bras en moins.
On parlera de Miguel, de l’EP, de ce disque dur coincé dans un mur, de la façon dont on peut peut-être détourner le cycle.
Ce soir, je m’allonge sur le canapé, je place un coussin sous mes côtes, je cale ma mâchoire, comme on protège une articulation fragile.
Je compte mentalement :
Cinq.
Fracture.
Six.
Luxation, en cours.
Il en reste six.
La moitié de l’album, la moitié du roman, la moitié de ce jeu tordu.
Je me fais une promesse très simple :
Si ce truc veut finir son tracklisting, il devra passer par nous. Pas à travers nous.
Et s’il faut, au dernier morceau, qu’on lui arrache la scène sous les pieds, on le fera.
Quitte à disloquer ce qu’on est, pour ne pas laisser quelqu’un d’autre se casser à notre place.














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