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Lyly Allan – Distorsion : Post-Mortem/Chap. 10

Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !

Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).

Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.

C’est parti pour le chapitre 10 :

Chapitre 10 — Fissure 

Quand j’arrive chez Eli, la première chose que je vois, c’est le mur. 

Pas lui, pas son plâtre, pas sa tronche fatiguée dans l’encadrement de la porte. Le mur derrière lui. 

Un rectangle de peinture fraîchement refaite, un ton à peine plus clair que le reste du salon, comme un pansement mal assorti sur une peau déjà marquée. 

— Tu regardes quoi ? fait Eli. 

Je pointe. 

— Ton idée de déco. 

Il se retourne, regarde le mur, hausse vaguement les épaules. 

— J’ai mis deux couches, ça se voit encore ? 

— On dirait que t’as enterré un truc, je réponds. 

Il sourit. 

Le genre de sourire qui sait très bien de quoi je parle, mais qui choisit de jouer l’innocent. 

— C’est le cas. 

Je passe à côté de lui, j’entre. 

Son salon est le même que d’habitude : guitare posée sur un stand, câble qui traverse le tapis, pile de CDs, mugs oubliés, une plante agonisante sur le rebord de la fenêtre. 

Sauf que tout se réorganise autour du mur. 

Le reste devient décor, et ce rectangle, centre de gravité. 

— Léo est là, dit Eli. 

Léo sort de la cuisine avec un torchon sur l’épaule, un bol dans les mains. 

— Tu tombes bien, j’allais lui faire une tartine, annonce-t-il. Monsieur ne sait plus se servir de son bras droit sans tout foutre par terre.

— J’ai pas perdu le cerveau, proteste Eli. 

— Non, mais t’as perdu 50 % de ta coordination, c’est déjà pas mal, réplique Léo. 

Je les regarde se chamailler. 

Ça devrait me détendre. Ça ne suffit pas. 

Il y a un bruit, léger, derrière. 

Un clic presque imperceptible. 

Je tourne la tête vers le mur. 

Rien. 

— Tu l’entends ? glisse la voix, quelque part entre mon oreille et mon os temporal. 

Je me mords l’intérieur de la joue. 

— Ferme-la. 

— Tu lui as fait une vraie tombe, dis-je à Eli en m’approchant du mur. 

Je passe les doigts sur la peinture. Elle est sèche, un peu rugueuse. 

— T’as rebouché comment ? 

— J’ai creusé entre deux montants, répond-il. J’ai glissé la boîte, j’ai remis la plaque, rebouché à l’enduit, poncé, repeint. (Il mime le geste de sa main valide, presque fier de lui.) J’ai même pas demandé à mon proprio.

— Il verrait un trou carré derrière son canapé, il aurait plus de questions que maintenant, commente Léo. 

Je colle mon oreille contre le mur. 

Je n’entends rien. Mais je sens. 

Un truc infime. 

Comme une vibration qui n’a pas tout à fait disparu. 

— Tu vas pas te mettre à parler au plâtre, quand même, grogne Eli. 

— Je parle à ce qui est derrière, je corrige. 

Je recule d’un pas. 

Une fine ligne court du haut du rectangle vers le plafond. 

Une fissure. 

Hairline. 

Invisible si tu ne sais pas où regarder. 

Je tends le doigt. 

— C’était là hier ? 

Eli plisse les yeux. 

— Non. Enfin je crois pas. 

Léo pose le bol sur la table basse, s’approche à son tour. 

— Ça bouge déjà, murmure-t-il. 

La voix se faufile, contente d’elle : 

— Tu vois ?  On ne ferme jamais parfaitement.

Je ravale l’insulte qui monte. 

— On a collé une boîte de métal dans un mur porteur, ajoute Eli. C’est peut-être juste la maison qui proteste. 

— C’est toujours la maison qui proteste, corrige la voix. 

Je repense à ce que j’ai écrit hier dans mon carnet : 

Fissure : le son change avant même qu’on voie la rayure. 

Le son a déjà changé. 

On commence juste à voir la rayure. 

***

Yann débarque une demi-heure plus tard, comme d’habitude sans frapper, avec un sac-boulangerie dans les bras. 

— Bonjour les éclopés du karma, lance-t-il. J’ai apporté des chouquettes, parce que les os aiment le sucre.

— Aucun os n’a besoin de tes théories, réplique Eli. 

Yann s’arrête net en voyant le plâtre. 

— Putain, c’est moche. 

— Merci, répond Eli. 

— Non, mais… (Yann s’approche, regarde l’attelle, les doigts.) Ça va ? 

Sur lui, la question sonne moins dramatique que dans la bouche d’un médecin, plus… réelle. 

— Ça tire, dit Eli. 

— Et toi, t’as pas le droit de me faire rire pendant six semaines, c’est sur l’ordonnance. 

Yann se tourne vers moi. 

— Tu vois ce que je suis prêt à sacrifier pour ce groupe ? 

Je hausse les épaules. 

— Ton humour, c’est pas le pire. 

On s’installe autour de la table basse. 

Café, chouquettes, bol de céréales entamé, manche de guitare qui dépasse du canapé. 

Le mur est dans mon dos maintenant. 

J’ai l’impression de sentir la fissure me regarder. 

— Bon, fait Léo. On parle de Miguel ? 

Le prénom flotte dans la pièce comme une autre fissure. Une ouverture potentielle. 

Eli repose sa tasse. 

— Je commence ? 

— Vas-y, répond Yann. 

— J’ai passé la nuit à y penser, dit Eli. Entre deux élans de douleur. (Un sourire tordu.) Ce qu’il propose, c’est ce qu’on aurait rêvé d’avoir y a deux ans, non ? 

Yann hoche la tête. 

— Un label qui capte qu’on est pas juste quatre mecs qui font du bruit dans un garage, ouais. 

— Quatre personnes, rectifie machinalement Léo. 

— Quatre personnes, oui, corrige Yann sans se démonter. 

— On a enfin quelqu’un qui nous parle de structure, de cadre, de protection, ajoute Eli. Pas juste de « buzz » ou de « visibilité ». 

Il me regarde. 

— Et toi ? 

Je prends le temps. 

— Je ne sais pas. 

Yann éclate. 

— Tu sais toujours. 

— Pas cette fois. (Je joue avec l’anse de ma tasse). Il y a un truc qui m’a fait tilt, je dis. Quand il a parlé d’« avancer avec nous pour ne pas qu’on se fasse avaler par notre propre concept ». 

Léo approuve d’un signe de tête. 

— Sauf que notre « concept » est en train de se servir dans nos os sans demander la permission, ajoute-t-il. 

Je hausse les épaules. 

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée de mettre un intermédiaire humain entre nous et… ça. 

La voix se glisse, presque vexée : 

— Tu as peur que je le préfère à toi ? 

— Tais-toi, je réponds mentalement. 

Yann prend un air sérieux qu’il a rarement. 

— Moi, je vais faire simple, dit-il. J’ai pas envie de retourner faire des horaires de merde au supermarché ou de me retaper des chantiers où personne ne sait mon prénom. (Il joue avec une chouquette, l’écrase sans y toucher.) J’ai envie de faire du bruit avec vous. Si Miguel peut nous offrir une manière de le faire sans qu’on creuse notre tombe, je signe. 

Eli lève la main gauche. 

— Pareil. 

Léo réajuste ses lunettes. 

— Moi, j’avoue que j’ai peur. 

Yann glousse. 

— Pour changer. 

— Ferme-la, répond Léo, mais sans agressivité. 

Il réfléchit à voix haute. 

— Ce qu’on vit en ce moment, c’est déjà limite. On a eu un pont, une salle, un poignet. 

Il lève les yeux vers nous. 

— On n’a pas encore eu de mort. 

La phrase tombe comme un pavé. 

— On n’en aura pas, je dis. 

La voix commente : 

— Tu promets beaucoup. 

Léo continue : 

— Miguel va nous emmener dans des salles plus grandes, avec plus de gens, plus d’installations, plus de trucs qui peuvent tomber, plus de ponts métalliques, plus de… 

— Stop, coupe Eli. Tu fais des catastrophes en 3D. 

— C’est mon job, réplique Léo.  Je suis celui qui panique avant pour pas qu’on panique pendant. 

(Il se tourne vers moi.) Toi, tu veux quoi ? 

Je souffle. 

— Je veux deux choses, dis-je.  Qu’on garde la main sur ce qu’on fait, et qu’aucun de vous ne finisse en statut commémoratif sur un rond-point. 

Yann éclate de rire. 

— Tu nous vois en statue ? 

— Toi avec une baguette dans chaque main, répond Eli. Ce serait pas mal. 

Je reprends. 

— Si on signe avec Miguel, il nous faudra des règles claires. Sur les salles, sur les conditions, sur ce qu’on joue ou pas. 

— Donc tu penches pour « oui », traduit Léo. 

Je hoche la tête, malgré moi. 

— Je penche pour « oui, mais pas à n’importe quel prix ». 

La voix souffle, amusée : 

— Tu ouvres la fissure et tu essayes de la contrôler. 

Yann tape dans ses mains. 

— OK. On lui dit qu’on est partants si… (Il lève un doigt.) Il accepte qu’on mette des clauses cheloues dans le contrat. 

— Clauses cheloues ? répète Eli. 

— Oui, genre : 

(Il compte sur ses doigts.) 

1) On refuse les ponts, balcons, structures suspendues trop bas, 

2) On a toujours la possibilité d’arrêter un concert s’il y a un truc qui cloche,
3) On garde le dernier mot sur les textes. 

Léo ajoute : 

— 4) On ne joue pas dans des endroits déjà réputés pour leurs drames. Pas de commémoration, pas de festival « Résilience après la tragédie machin ». (Il me regarde.) 

5) On lui dit la vérité. 

Le silence tombe. 

— Quelle vérité ? fait Yann. 

— Que quelque chose nous utilise, répond Léo. 

Yann ricane. 

— On va se faire interner, surtout. Il n’est pas obligé de tout nommer, nuance Léo. 

— Mais s’il veut nous « encadrer intelligemment », il doit savoir que la ligne entre performance et incident est plus fine pour nous que pour les autres groupes. 

Eli soupire. 

— On est en train de préparer un plan pour expliquer à un label qu’on est possédés, résume-t-il. J’adore notre vie. 

La fissure derrière moi craque, très légèrement. 

Juste assez pour que la peinture se soulève d’un demi-millimètre. 

— Tu as entendu ? murmure la voix. 

Je la regarde sans me retourner. 

— On lui parle ou pas ? je demande. 

Léo me fixe. 

— Moi, je veux pas qu’on commence cette collaboration sur un mensonge. On a déjà assez de mensonges à gérer avec les DM. 

— Quels DM ? demande Yann. 

La phrase claque. 

On tourne tous la tête vers lui. 

Il a l’air sincèrement perdu. 

— De quoi vous parlez ? 

Je fronce les sourcils. 

— @ear.aug, dis-je. Tu n’as jamais reçu de message ? 

— Non. Pourquoi, toi, oui ? 

Eli et Léo commencent à remuer sur leurs sièges. 

C’est là que je réalise : on n’a jamais vraiment posé la question. 

— Vous en avez eu, vous ? demande Yann. 

Eli regarde ses pieds. 

Léo évite mon regard.
Je souffle. 

— J’en ai eu. Léo aussi. 

Je le vois se raidir. 

— Tu le savais ? demande Yann à Léo. 

— Je… 

Il hésite, une seconde de trop. 

Assez pour que quelque chose se fissure dans l’air. 

— Depuis quand ? je demande. 

— Mara, c’est pas… 

— Depuis quand ? 

Ma voix est plus tranchante que je le voulais. 

Elle se casse légèrement sur la fin. Une micro fissure. 

Léo baisse enfin les yeux. 

— Depuis… (Il cherche.) Depuis la vidéo du pont. 

Je reste figée. 

— Tu ne nous l’as jamais dit, je souffle. 

— Toi non plus, réplique-t-il. 

Touché. 

— J’ai fini par vous en parler, moi, dis-je. 

— Quand ça t’arrangeait, renvoie Léo. 

La fissure mentale se transforme en fracture de ton. 

Yann nous regarde comme s’il assistait à un match de tennis. 

— Attendez, attendez, fait-il. Donc vous êtes en DM avec un compte chelou qui prédit des drames, et moi je suis le seul bouffon qui poste encore des memes de chat sur mon Insta perso ?

— Ça t’épargne, dis-je. 

— Tu crois ? 

La voix s’immisce, contente : 

— Voilà. Ça craque. 

— Tu lui réponds ? je demande à Léo. 

Il hésite. 

— Parfois, murmure-t-il. 

Eli se redresse. 

— QUOI ? 

— Pas des pavés, se défend Léo. Des trucs du genre « ferme-la » ou « va te faire foutre ». 

— Tu crois que c’est neutre ? 

— Je ne savais pas quoi faire, Mara, lâche-t-il. Je regardais tes captures, tes angoisses, tes trucs, et… (Il se passe la main sur le visage.) Moi, il m’écrivait aussi. Pas avec les mêmes mots qu’à toi. 

Je sens un nœud se former dans mon ventre. 

— Qu’est-ce qu’il te disait ? 

Léo hésite. 

Il finit par prendre son téléphone, le déverrouille, ouvre Insta, me tend l’écran. 

La conversation défile. 

@ear.aug : 

« Tu entends mieux qu’eux. 

Toi, tu as les basses. » 

« Tu es celui qui tremble en premier, ça m’intéresse. »

« Si tu me laisses passer par toi, je peux les épargner, eux. » 

Mes doigts se referment plus fort sur le téléphone. 

— Tu ne lui as pas répondu ? 

Je scroll. 

Léo : 

« Va crever. » 

« Tu touches pas aux autres. » 

« Je préfère que tu t’abattes sur moi que sur eux. » 

J’ai le souffle coupé. 

— T’ES MALADE, je lâche. 

Yann sursaute. 

— Wow. 

— Tu lui as proposé de te prendre toi ? je crache. 

— Je tenais plus, murmure Léo. Je le sentais dans le grave, dans la moindre vibration de basse, dans chaque note que je jouais. Je me disais que si je servais de paratonnerre, vous seriez tranquilles. 

— C’est pas comme ça que ça marche, je réponds. 

La voix ricane. 

— Il a au moins compris un truc : on préfère toujours commencer par ceux qui se proposent. 

Eli se prend la tête dans la main gauche. 

— Putain, Léo… 

Yann serre les mâchoires, pour une fois sans blague. 

— Vous comptiez me le dire quand, tout ça ? demande-t-il. Au douzième chapitre ? 

La fissure est là, en plein milieu de la table. 

Nous quatre autour, sur des plaques qui commencent à s’éloigner. 

Je tends le téléphone à Léo. 

— Tu supprimes. 

— Ça sert à rien, objecte la voix. 

— Tu supprimes, je répète. 

Léo regarde l’écran. 

Son pouce hésite au-dessus du bouton « supprimer la conversation ». 

— C’est comme la clé, murmure-t-il. Tu crois que ça efface vraiment ? 

— Non, je dis. Mais ça lui ferme une porte de plus. 

Un silence. 

Il appuie. 

La conversation disparaît. 

Je sens la résistance de la voix, comme un grincement sur un os. 

— Tu joues à ça ? dit-elle. OK. 

Le mur craque plus fort derrière moi. 

Je me retourne. 

La fissure s’est allongée. 

Elle descend maintenant du plafond jusqu’à presque la hauteur de mes épaules. 

Yann la voit à son tour. 

— Bordel. 

Eli blêmit. 

— C’était pas comme ça ce matin. 

Le silence se fait dans la pièce. 

On entend le bruit de la rue, en bas : une moto qui passe, une poussette sur les pavés, un chien qui aboie. 

Et, en dessous, très léger, comme un chuchotement : 

Un son. 

Pas une voix. 

Un bruit de frottement. 

Comme si, de l’autre côté du mur, quelque chose se déplaçait lentement le long de la cloison. 

— Le disque dur n’a pas de batterie, murmure Eli. Il peut pas… 

La voix rigole. 

— Vous pensez encore que je suis dans le disque dur. 

La fissure s’arrête de grandir, pendant une seconde, puis se stabilise. 

Je m’avance. 

— Tu ne touches pas au mur, je dis tout haut. Tu ne touches plus à rien. 

Yann me regarde comme si je parlais à un chien dangereux. 

— Tu t’attends à ce qu’il obéisse ? 

— Non. Mais je veux qu’il m’entende. 

La voix souffle, ironique : 

— Je t’entends très bien. 

Je me tourne vers Léo. 

— À partir de maintenant, personne ne lui répond. Plus de DM, plus de « va crever », plus de « prends-moi à leur place ». 

Eli approuve. 

— Plus de sacrifice héroïque, ajoute-t-il. 

Yann lève la main. 

— J’ai une question. 

— Oui. 

— Et si c’est moi qu’il contacte ? 

— Alors tu viens nous le dire tout de suite, je réponds. 

Il hoche la tête. 

— OK. J’en peux plus d’être le seul con qui apprend les infos à la bourre. 

La fissure intérieure se referme un peu. Juste un peu. 

On reste encore un moment à parler logistique : plâtre, répètes assises, démo qu’on peut quand même enregistrer avec Eli qui dirige sans jouer, mail à envoyer à Miguel pour lui dire qu’on veut bien discuter mais avec une liste de conditions longue comme un bras valide. 

Rien que de le formuler me fait bizarre : on est en train de négocier un contrat de développement avec et contre quelque chose qui n’a pas de forme légale. 

Avant de partir, je m’approche une dernière fois du mur. 

Je pose la paume contre la fissure. 

J’attends. 

Silence. 

Puis, très loin, un son. 

Un craquement de glace sur un lac. Long, progressif. 

Comme si la fissure ne s’arrêtait pas là, mais continuait à courir dans d’autres murs, d’autres pièces, d’autres villes. 

— Fissure, murmure la voix. Tu voulais la case ? La voilà. 

Je retire la main. 

— C’est pas encore cassé, je réponds. Pas tant que je tiens. 

Elle ne répond pas tout de suite. 

***

Le soir, chez moi, je rouvre le carnet. 

J’ajoute une ligne sous « Fissure » : 

Mise à jour : ce n’est pas le mur qui craque en premier, c’est nous. 

Je ferme le carnet, j’allume l’ordi. 

Mauvaise idée, mais j’y vais quand même. 

J’ouvre ma boîte mail. 

Un message de Miguel, tombé une heure plus tôt. 

« J’espère que votre ami va mieux. 

J’ai entendu parler de son accident (les réseaux vont vite). 

Pour notre éventuelle collaboration, je reste à votre disposition. 

Sachez juste que, quels que soient les “phénomènes” qui vous entourent, je ne suis pas là pour les exploiter contre vous, mais pour vous éviter d’être écrasés par eux. 

On ne signe rien sans parler franchement. 

M. » 

Je soupire. 

La voix commente, sarcastique : 

— Lui aussi, il veut « parler franchement ». 

— Toi, tu l’as déjà dans le viseur, je suppose. 

— Je t’ai déjà dit : je suis partout. 

Je rouvre Insta, malgré moi. 

Notification. 

Nouvelle tendance audio. 

Le nom du son : [distorsion_fissure_demo]. 

Mon cœur s’arrête une demie seconde. 

Je clique. 

C’est un extract d’un morceau que je n’ai jamais sorti. 

Une ligne de basse, un beat, un bout de guitare, et ma voix, déformée, qui chuchote : 

« Ça craque déjà, tu ne l’entends pas ? » 

Le son est utilisé sur des vidéos random : 

  • des cracks dans des murs, 
  • des verres qui se fendent au ralenti, 
  • des gens qui filment leurs parents en train de s’engueuler en souriant, parce que tout est contenu, tout est « safe tant que ça ne casse pas. 

Je fouille. 

Je trouve la source : un compte anonyme qui a mis en ligne « demo_leak_fissure_distorsion » il y a trois heures. 

Je clique dessus. 

La description : 

« Trouvé dans un vieux forum de partage de maquettes, ça ressemble à Distorsion. 

Si c’est pas eux, c’est flippant. 

Si c’est eux, c’est encore plus flippant. » 

Je sens mes doigts s’engourdir. 

Je n’ai jamais uploadé cette démo. 

Cette version de « Fissure » était dans PISTES_CLE, sur l’ordi. 

Qu’on a supprimées. 

J’ écris à Romain. 

Mara : 

« Tu as encore des copies des fichiers ? » 

Il répond dix minutes plus tard. 

Romain :
« Non. J’avais TOUT viré. 

Mais hier, en allumant mon vieux PC, j’ai trouvé un dossier “backup_distorsion” que je ne me souviens pas avoir créé. 

Je l’ai effacé. Il est revenu. 

J’ai tout débranché. 

Je pars en week-end sans ordi. 

Débrouillez-vous avec votre poltergeist musical. » 

Je ferme les yeux. 

La voix est satisfaite. 

— Tu vois ? Tu fissures le disque, je passe par le cloud. 

Je me surprends à rire, nerveusement. 

— Tu fais des tweets, maintenant ? 

— Je fais des ondes. 

Je coupe l’ordi, je le débranche carrément. 

Je prends mon téléphone, j’hésite, puis je le mets en mode avion. 

Plus de notifications. 

Plus de DM. 

Plus de sons. 

Juste moi, mon appart, mes os, mes murs. 

Je me glisse sous les draps. 

Je crois que je vais m’endormir. 

C’est au moment où le sommeil commence à m’attraper que j’entends un autre bruit. 

Un craquement sec, au-dessus de ma tête. 

Je rouvre les yeux. 

Le plafond, juste au-dessus de mon lit, présente maintenant une fine fissure, qui court du mur jusqu’à l’autre côté de la pièce. 

Elle dessine une courbe légèrement irrégulière. 

Une forme que je connais. 

Une onde sonore. 

Je reste là, à la regarder, sans bouger. 

La voix murmure, presque tendre : 

— Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas encore l’effondrement. 

Je réponds dans le noir : 

— Non. C’est juste le son qui change. 

Je sens la fissure, au-dessus, comme une ligne de texte encore à moitié invisible. 

Fissure, cochée. 

Je sais déjà que la prochaine case n’évitera pas les coups.

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