Auteur : Lyly Allan
Chapitre #8
Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !
Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).
Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.
C’est parti pour le chapitre 8 :

Chapitre 8 — Les os
Le lendemain du concert, j’ai l’impression de m’être fait rouler dessus par un camion qui aurait pris soin de s’arrêter sur chaque articulation pour vérifier qu’elle craque bien.
Ce n’est pas la fatigue habituelle d’après-scène, cet épuisement presque doux qui laisse les muscles lourds et le cerveau encore traversé d’éclairs. Là, c’est plus précis.
Mes épaules tirent comme si quelqu’un avait essayé de m’arracher les bras. Ma nuque est un bloc.
Mes genoux protestent au moindre mouvement.
Et surtout, il y a ce truc nouveau : une raideur dans les côtes. Pas une vraie douleur.
Une sensation de… serrage.
Comme si on avait resserré les vis de ma cage thoracique pendant la nuit.
Je me redresse dans le lit, ça craque partout.
Mes os font un concert privé.
— Super, je grogne. On commence.
Mon téléphone vibre, tombe de la pile de vêtements propres qui tient lieu de table de nuit. Je le récupère à tâtons.
Le compteur de notifications semble avoir décidé de jouer lui aussi : Insta saturé, TikTok en feu, WhatsApp en PLS.
Je commence par le plus prévisible : le groupe.
Yann :
JE VIENS DE REVOIR LES VIDÉOS
JE VEUX REFAIRE LE MÊME CONCERT DEMAIN
Léo :
Mon dos dit non.
Eli :
On a fait sauter la salle sans mort ni procès Je pense qu’on mérite une journée de coma.
Je réponds :
Mara :
Je peux bouger à peu près tout sauf mes côtes. Ça compte comme un succès ?
Yann enchaîne direct :
Yann :
Oui.
Tant que tu peux encore gueuler, tout va bien.
Je bascule sur Insta avec l’appréhension de quelqu’un qui sait qu’il va volontairement ouvrir la porte à une mauvaise nouvelle.
Premier DM, d’une fille que je ne connais pas :
« J’ai fait un malaise pendant Asphyxie hier
Franchement je regrette PAS, j’ai cru mourir et renaître 12 fois Vous êtes trop puissants »
Je laisse le message en « vu » sans répondre.
Les stories taguées « distorsion » se succèdent :
- vidéos dans le noir avec ma silhouette en contre-jour,
- captures de la coupure de courant,
- selfies tremblants,
- gros plans sur la barrière tordue.
Je tombe sur un zoom du stack d’enceintes retenu par la sangle de fortune. La légende :
« Ils ont failli nous écraser les os, je les aime encore plus #groupeMaudit »
L’émoji os me colle la gerbe.
Je passe sur TikTok.
La vidéo de l’« affaire du pont » a maintenant un petit frère :
Son : mon cri a cappella dans le noir — « CALMEZ-VOUS ! PERSONNE NE TOMBE CE SOIR ! » vidéo : des gens qui filment leur pote sauter du canapé, se rattraper, ne pas tomber.
Le titre :
#PersonneNeTombeChallenge
Ça défile.
Des gens descendent des escaliers en courant, s’arrêtent une marche avant la fin. Se jettent en arrière sur un lit, « ratent » le bord exprès. Tout ça sur mon cri, en boucle.
Je laisse le téléphone tomber sur ma poitrine.
On a inventé un mème de prévention des accidents, et le monde trouve le moyen de l’utiliser pour flirter avec les chutes.
Dans ma tête, une petite voix claque la langue.
— Tu vois ?
Même ta résistance se remixe.
Je ferme les yeux.
— Dégage.
Elle ricane.
— Tu as mal aux os, Mara ?
Je resserre les mains sur le téléphone.
— J’ai chanté une heure dans une salle surchauffée et j’ai retenu un tech de son avec la force de mes cordes vocales, évidemment que j’ai mal.
— On n’a pas la même définition de « évidemment ».
Je me lève.
Mon dos proteste. Mes côtes aussi.
Chaque craquement devient suspect.
Je traîne jusqu’à la cuisine.
Je mets de l’eau à bouillir, je balance un sachet de thé, je reste plantée là à attendre que ça infuse en fixant mon reflet dans le micro-ondes éteint.
Mes yeux ont des cernes violettes, mais ce n’est pas ça qui m’inquiète. C’est la façon dont je me tiens.
Un peu voûtée.
Comme si j’essayais physiquement de protéger quelque chose à l’intérieur.
Je n’ai pas bu la première gorgée que le téléphone se remet à vibrer.
Cette fois, c’est un mail.
Objet : « À propos d’hier ».
Je l’ouvre, prête à lire un reproche, une plainte, voire une convocation chez un avocat.
« Bonjour,
Je m’appelle Enzo, j’étais au concert hier, devant, à gauche.
Je suis le mec qui s’est fait sortir par la sécurité parce que je n’arrivais plus à respirer.
D’abord : merci.
Je sais, ça a l’air bizarre comme entrée en matière.
Mais je n’avais pas respiré comme ça depuis longtemps.
J’ai une phobie des espaces clos, je gère mal les foules, je n’aurais jamais dû me retrouver coincé dans ce pogo.
Quand tu as commencé à crier “Personne ne tombe ce soir”, j’ai eu l’impression que tu parlais directement à mes côtes. Je me suis laissé porter.
Les mecs de la sécu m’ont sorti, j’ai vomi mes tripes derrière le bar, j’ai cru que j’allais m’évanouir, mais je me suis relevé.
Je ne vais pas te mentir : j’ai eu peur. Mais c’était une bonne peur.
Bref.
Je voulais juste te dire que tu n’es pas responsable de tous les tarés qui fantasment sur “douze drames”.
Pour moi, hier, tu as empêché un drame.
Merci de m’avoir laissé mes os entiers.
E. »
Je relis deux fois.
Mes épaules se détendent un peu.
— Tu vois, je murmure au vide. On peut aussi faire ça.
La voix répond, calme, presque posée.
— Je n’ai jamais dit que je ne savais faire qu’une seule chose.
Je ne lui donne pas le plaisir d’une réponse.
Je transfère le mail sur le groupe.
Yann envoie un gros cœur noir. Léo répond :
Léo :
OK, ça officieusement, c’est mieux que toutes les chroniques du monde.
Eli ajoute :
Eli :
On débrief cet aprem chez moi ?
Je fais du café.
On parle de la suite.
Je tape :
Mara :
Oui.
15h ?
Accord général.
Je repose le téléphone, je finis mon thé en silence.
Chaque gorgée racle un peu ma gorge, comme si elle descendait sur un rail légèrement déplacé.
Douze formes.
Option os activée.
***
Chez Eli, à 15h, il y a une odeur de café et de poussière de guitare.
Son salon ressemble à une réserve de magasin de musique qui aurait explosé : câbles, flight cases, pédales, partitions, ampli qui sert de table de nuit.
Léo est déjà là, affalé par terre, adossé au canapé, basse posée à côté de lui.
Yann arrive cinq minutes après moi, un sac de chips dans les bras comme une offrande.
— J’ai pris du gras pour nos articulations, annonce-t-il.
— C’est pas comme ça que ça marche, répond Léo, mais merci.
Eli pose quatre mugs sur la table basse, s’assoit en tailleur.
— Bon. (Il n’a même pas commencé à parler que son ton me file la chair de poule.) On a un problème.
Yann éclate de rire.
— À peine.
Eli lève un doigt.
— Non, sérieusement. (Il regarde chacun d’entre nous.) Hier, on a prouvé deux trucs :
- ce truc réagit à ce qu’on fait
- on est capables de lui mettre une limite
Léo hoche lentement la tête.
— À quel prix ?
— Pas de mort, réplique Eli. Une coupure de courant, quelques genoux en vrac, des néons qui se prennent pour des pendules, OK.
— « Quelques genoux en vrac », répète Yann, faussement vexé.
Eli se tourne vers moi.
— Et toi, t’as entendu quoi, exactement ? (Il pointe son oreille.) En live.
Je joue avec l’anse de mon mug.
— Au début, la même chose qu’en répète : une deuxième voix, décalée, qui essaie de glisser ses mots dans ma bouche. (Je les regarde.) Et pendant Asphyxie, quand j’ai commencé à changer le pont, il y a eu ce…( Je cherche le terme) Ce frottement.
— Frottement ? répète Yann.
— Comme si tu tiens un chien en laisse et que tu lui refuses un trottoir, je dis. Une résistance.
Léo grimace.
— Et après ?
J’hésite.
— Après, il a admis que j’avais triché.
— Il ?
Je prends une inspiration.
— @ear.aug m’a renvoyé des messages après.
Je sors mon téléphone, j’ouvre la conversation.
Je lis à haute voix :
— « Belle asphyxie. Aucun arrêt cardiaque, mais beaucoup de souffle retenu. Tu apprends vite. À la prochaine, on travaillera sur les os. »
Un silence épais tombe sur le salon.
Yann remue légèrement, comme si cette phrase venait de lui marcher dessus.
— Super, commente-t-il. On est passés du BTP à l’orthopédie.
Eli se frotte le visage.
— Douze formes, répète-t-il. Douze fichiers. Douze dates. Douze chapitres.
Léo relève la tête.
— On a compté ?
— Tout ce qu’on a récupéré sur la clé, répond Eli. Tumeur, Hémorragie, Névrose, Asphyxie… plus les autres qu’on n’a pas encore travaillés.
Il attrape un carnet, une vieille chemise cartonnée dans une pile, la pose sur la table, l’ouvre.
Des feuillets imprimés, les paroles de tous les morceaux, certains barrés, annotés.
Il les met en colonne.
— Regarde.
Je lis les titres.
- TUMEUR
- HÉMORRAGIE LENTE
- NÉVROSE
- ASPHYXIE SOCIALE
- FRACTURE
- LUXATION
- FISSURE
- CONTUSION
- SPIRALE
- CIMENT
- ÉCHAFAUD
- OSSUAIRE
Je pointe du doigt.
— Attends, Fracture ? On n’a jamais travaillé ça.
— Justement, dit Eli. C’est un des morceaux « en retard ».
Léo se penche.
— OSSUAIRE, répète-t-il. — Sympa.
Yann fronce les sourcils.
— On avait vraiment laissé ce genre de noms sur la clé ?
Eli hoche la tête.
— Je te jure. Au début, je pensais que c’était des bouts de titres ou des délires que j’avais notés ivre mort. (Il me regarde.) Sauf que certains de ces mots, c’est toi qui les as écrits.
Je cherche dans ma mémoire.
Une nuit, il y a un an, peut-être deux, j’avais griffonné une liste de mots dans un carnet, en me disant « ce serait bien pour les titres d’un album concept ». Je n’ai jamais remis la main sur le carnet.
La liste, elle, est ici.
— Et hier, dit Léo, très calmement, on a bouclé Asphyxie. Chapitre quatre, morceau quatre. (Il relève les yeux.) Et il parle déjà des os.
— Donc, théoriquement, on attaque le cycle “Fracture/Luxation/Fissure/Contusion”, résume Yann. C’est un peu moins glamour que « pont qui s’écroule », mais ça fait toujours son petit effet aux urgences.
Je lui jette un regard noir.
— Tu peux arrêter de parler comme un présentateur de bêtisier ?
Il lève les mains.
— Pardon. C’est ma défense.
Eli tapote le papier du bout du stylo.
— La vraie question, c’est : est-ce qu’on peut casser cette tracklist ?
Léo fronce les sourcils.
— Tu veux dire… supprimer ces morceaux ?
— Oui. (Eli ferme la chemise.) Tout effacer. Fichiers, paroles, maquettes.
— Brûler le script.
Je fixe la couverture.
Une chemise cartonnée, coincée entre un vieux relevé d’URSSAF et une facture d’ampli. Un objet banal.
— Et si c’est déjà trop tard ? je demande.
— Trop tard pour quoi ?
— Pour que ça existe ailleurs.
Je pense aux spectrogrammes de Romain, aux formes dans les basses, aux gens qui ont chanté une version invisible de Névrose comme s’ils l’avaient apprise à l’école.
Léo soupire.
— On ne saura pas tant qu’on n’aura pas essayé.
Yann se gratte la nuque.
— Et si on efface tout, que ça énerve le machin, et qu’au lieu de nous briser le poignet, il décide de passer direct à la nuque ?
— De toute façon, il a déjà commencé, dis-je.
Ils me regardent.
Je pose ma main sur mes côtes.
— J’ai mal depuis ce matin. Pas comme d’habitude. Comme si on avait resserré ma cage thoracique d’un demi-centimètre.
Yann déglutit.
— C’est peut-être juste le concert.
— Ou alors c’est Fracture qui dit bonjour, répond Léo.
Eli se lève d’un coup, comme si rester assis devenait insupportable.
— On va au local, tranche-t-il. On récupère tout ce qu’il y a sur l’ordi, on le met sur un disque dur, on le verrouille quelque part, on supprime le reste.
— Tu veux pas le brûler directement, le disque dur ? demande Yann.
— Pas encore, dit Eli. Je veux garder une trace de ce qui nous arrive.
Je lui lance un regard.
— Tu veux écrire notre légende urbaine ?
— Je veux garder de quoi prouver qu’on n’est pas juste quatre tarés qui ont mal géré leur deuil et leur buzz.
Léo se lève à son tour.
— On y va.
Je finis mon café d’un trait, malgré les protestations de ma gorge.
Je me dis qu’au point où on en est, l’acide gastrique n’est plus la pire chose que je fasse descendre dans mon corps.
***
Le local est dans une zone industrielle moche, au rez-de-chaussée d’un bâtiment en briques qui abrite aussi un garagiste, une association de danse africaine et un coach sportif qui hurle sur ses clients.
Le couloir sent le renfermé et la sueur.
La porte de notre box s’ouvre avec son grincement habituel.
Tout est comme la dernière fois : amplis, tapis miteux, affiches gondolées, clavier poussiéreux.
Rien ne signale que quelque chose y est entré.
Eli se précipite sur l’ordi portable posé sur une caisse retournée.
— Je fais une copie complète du dossier, dit-il. Après, on supprime ici.
Yann ouvre un flight case, en sort une boîte en fer contenant des médiators, des vis de secours, des clés.
— On peut mettre le disque dedans, propose-t-il.
— On dirait qu’on enfouit un horcruxe, commente Léo.
— On est littéralement en train de planquer un bout d’âme, répond Eli sans lever les yeux.
Je m’assois sur un ampli, je les regarde s’agiter.
Chaque geste me donne la sensation de bouger des pièces sur un échiquier que je ne comprends pas.
Le disque dur externe clignote.
La barre de progression se remplit, trop lente à mon goût.
Dans ma tête, la voix s’étire, amusée.
— Ils croient encore aux sauvegardes locales.
— On te demande pas ton avis, je souffle.
Yann me jette un regard.
— T’as dit quoi ?
— Rien.
Je me masse les côtes discrètement.
Il y a un « poc » léger quand je respire un peu trop fort.
Comme si un cartilage s’était rappelé qu’il pouvait protester.
— Copie terminée, annonce Eli.
Il débranche le disque, le tient un instant dans sa main, comme s’il pesait beaucoup plus lourd que ses cent vingt grammes.
Puis il l’ouvre, l’inspecte, le glisse dans la boîte en fer de Yann, referme le tout avec un claquement sec.
— Ça, on le planque chez moi, dit-il. Dans la cloison.
— Faut vraiment que tu arrêtes de regarder des films d’horreur, commente Léo.
— C’est littéralement ta faute, répond Eli. C’est toi qui m’as fait découvrir Ketchum.
Je les laisse se chamailler.
Mon attention est attirée par l’écran de l’ordi.
Dossier « Projet_DISTO ».
Sous-dossiers : DEMOS, LIVE, PISTES_CLE.
Eli prend une grande inspiration.
— On y va ?
— Vas-y, dis-je.
Il clique droit sur PISTES_CLE.
Supprimer.
Une boîte de dialogue apparaît : « Voulez-vous vraiment envoyer ce dossier dans la corbeille ? »
— Oui, murmure-t-il.
Il valide.
Le dossier disparaît.
Pas d’explosion.
Pas de hurlement numérique.
La corbeille se gonfle.
Yann se penche par-dessus son épaule.
— Vide-la.
— Attends, je…
— Vide-la, insiste Léo.
Eli clique.
« Vider la corbeille ».
Un petit sablier. Un son ridicule.
Le panier d’icônes se vide.
On reste tous les quatre à fixer l’écran comme si on venait d’assister à un exorcisme low-cost.
Rien ne se passe.
Je m’attendais presque à ce que l’image tremble, à ce qu’un message apparaisse, à ce que les fichiers reviennent tout seuls.
Rien.
Eli ferme le clapet de l’ordi d’un geste sec.
— Voilà.
Yann souffle.
— On vient de supprimer la saison 2.
Léo se tourne vers moi.
— Tu l’entends ?
Je tends l’oreille.
Rien de clair.
Puis, très doucement, comme un froissement d’os qu’on remet en place :
— Tu viens de débrancher mon back-up, commente la voix.
Je souris, pour moi-même.
— Tu survivras.
— Bien sûr. (Elle semble amusée.) Je suis déjà ailleurs.
Je me lève.
— On se casse.
Eli glisse la boîte en fer dans son sac à dos, comme si c’était un paquet de clopes.
On sort du local.
Dans le couloir, la porte du coach sportif est ouverte.
Un type en legging hurle « ENCORE TROIS BURPEES ! » à un groupe de gens en sueur.
Je croise le regard d’une fille qui tombe à genoux sur le tapis, mains sur les cuisses. Ses côtes se soulèvent vite.
Je détourne les yeux.
À ce moment précis, un bruit sec retentit derrière nous.
On se retourne tous.
Un des vieux projecteurs accrochés au plafond du couloir vient de se décrocher d’un côté.
Il pend une seconde, puis lâche complètement, s’écrase sur le sol dans un bouleversement de métal.
À dix centimètres du pied d’Eli.
— PUTAIN !
Il recule d’un bond, tape dans la boîte aux lettres d’une association de salsa, qui valse contre le mur.
Le coach passe la tête par la porte, exaspéré.
— Sérieux, c’est quoi cette baraque ? On va tous mourir écrasés par des spots ?
— Personne ne meurt aujourd’hui, je lâche, plus fort que prévu.
Yann éclate de rire, nerveux.
— T’es en boucle, meuf.
Eli regarde le projecteur écrasé, ses propres chaussures, le peu de distance entre les deux.
— Là, il a visé les os, murmure-t-il.
Les os.
Pas de mort, mais le potentiel.
Mon téléphone vibre dans ma poche.
Je sais déjà de qui c’est avant de regarder.
Je jette un œil à l’écran.
@ear.aug :
« Tu as de bons réflexes. J’ajuste la trajectoire. »
Je range le téléphone sans répondre.
— On rentre, dis-je.
Eli hoche la tête.
— Je passe d’abord chez moi planquer ça.
Il tapote le sac à dos.
— Tu veux que je vienne t’aider à casser le mur ? propose Yann, trop heureux d’avoir un prétexte.
— Non. (Eli secoue la tête.) Je préfère être seul avec cette connerie.
Léo lève un sourcil.
— Tu sais que c’est exactement ce que disent tous les mecs dans les films juste avant de se faire bouffer ?
— J’ai un chat, répond Eli. Les esprits respectent les chats.
Yann approuve.
— C’est scientifiquement faux, mais j’ai envie d’y croire.
On se quitte sur le parking, chacun vers sa voiture, son bus, ses pieds.
Je marche.
Il me faut dix minutes pour que la douleur dans mes côtes se rappelle à moi.
Un point à droite, un autre à gauche, comme deux doigts qui appuient doucement de l’intérieur.
Je m’arrête sous un abribus désert.
Je respire.
Je compte.
Une.
Deux. Trois.
Ça tire, mais ça tient.
— Tu n’as pas aimé le spot, je vois, commente la voix.
— Tu vas lever la main sur nous à chaque fois qu’on te contrarie ? je demande dans le vide.
Un rire.
— C’est toi qui voulais travailler les os.
— Je n’ai jamais dit ça.
— Tu as écrit “Fracture” sur un carnet, un soir. (Elle insiste.) Tu l’as même entouré.
Je m’adosse à la vitre de l’abribus.
Le plastique vibre légèrement sous mon dos.
— J’écris plein de choses que je ne mets jamais en musique.
— Et moi, je mets en musique plein de choses que vous n’écrivez jamais. (La voix semble… presque fière.) C’est ce qu’on appelle une collaboration.
Je serre les dents.
— Tu fais quoi, exactement, avec les os ?
Un silence.
— Je les mets en tension. Je regarde où ça craque en premier.
Je pense au projecteur, au pied d’Eli, à ma cage thoracique.
— Et ensuite ?
— Ensuite, ça dépend de vous.
Je retiens un juron.
— Tu peux ne pas lancer un défi à chaque fois que tu ouvres la bouche ?
— Tu peux ne pas effacer les fichiers sur lesquels je travaille ?
On tourne en rond.
— Si on arrête de jouer, tu fais quoi ?
La réponse est immédiate.
— Je joue ailleurs. (Tu crois que vous êtes les seuls à fabriquer du son et du drame ?)
Je ferme les yeux.
C’est ça, la vraie menace. Ce n’est pas juste nos concerts, nos textes, nos jambes.
C’est l’idée que même si on stoppe tout, il trouvera d’autres bouches, d’autres amplis, d’autres ossatures.
Je rouvre les yeux, je repars.
Je me dis qu’au fond, le seul terrain où on peut vraiment lui opposer quelque chose, c’est celui qu’on tient encore : la scène.
Le reste, il l’a déjà squatté.
***
Le soir, chez moi, je m’effondre sur le canapé avec un plat de pâtes et un pack de glaçons coincé contre mes côtes.
Je suis censée me reposer, ne pas parler, laisser ma voix cicatriser. Évidemment, je scrolle.
Les extraits du concert se sont multipliés.
L’épisode du blackout fait le tour des pages locales.
Un article d’un site de news généralistes titre :
« Concert sous tension : quand un groupe de metal fait sauter les plombs d’une salle municipale »
Rien sur les « malédictions », rien sur le pont, rien sur les os.
Juste un paragraphe sur la « ferveur du public » et la « voix puissante de la chanteuse ».
Je souffle.
Un autre site, par contre, a moins de scrupules :
« Après le pont, la panne : Distorsion, groupe maudit ou simple hasard électrique ? »
Les commentaires se déchaînent.
« j’y étais c’était ouf »
« ils doivent avoir un plug avec Satan niveau com »
« c’est irrespectueux pour les victimes du pont »
« moi je veux les voir avant qu’ils finissent au tribunal »
Je referme.
Un mail clignote dans ma boîte pro-musique. Objet : « Opportunité — Distorsion ».
Je fronce les sourcils.
Je clique.
« Bonjour,
Je me présente rapidement : Miguel, A&R chez NoirLabel.
Je vous ai découverts via les articles et extraits circulant autour de votre dernier concert. Au-delà du “buzz” (sur lequel je ne m’attarderai pas ici), ce qui m’intéresse sincèrement, c’est :
— la tension de vos textes
— la cohérence de votre univers
— la réaction organique du public à vos morceaux.
Je ne vais pas tourner autour du pot : je pense que Distorsion a un potentiel énorme si ce “phénomène” est encadré intelligemment.
Nous serions intéressés pour discuter d’un EP concept autour de vos “douze titres”, dans un cadre sécurisé (au sens légal du terme : organisation, responsabilité, image, etc.).
Si l’idée de transformer cette énergie en projet construit vous parle, je serais ravi d’échanger de vive voix (sans mauvais jeu de mots).
Musicalement, Miguel L.
NoirLabel »
Je lis deux fois.
Je ris.
Un petit rire sec, incrédule.
Le monde réel a trouvé un moyen d’habiller notre parasite en projet artistique. Évidemment.
Je transfère le mail sur le groupe.
Yann, immédiatement :
Yann :
SIGNONS AVEC LE DIABLE
Léo :
Léo :
Le pire c’est qu’il a l’air sérieux.
Eli :
Eli :
“EP concept autour de vos douze titres” Il est plus au courant que nous ou quoi ?
Je tape :
Mara :
On répond pas ce soir.
J’ai pas envie de faire une visio avec un mec qui dit “phénomène encadré intelligemment” alors que j’ai encore les côtes en béton.
Yann envoie un gif d’explosion.
La voix, dans ma tête, murmure, presque ravie :
— Tu vois ? Le monde adore les histoires en douze morceaux.
— Toi aussi, visiblement, je réponds.
— Oui. Sauf que moi, je ne demande pas de pourcentage.
Je pose le téléphone sur la table basse, face contre le bois.
Je me dis que la prochaine fois que quelqu’un utilisera le mot « concept » devant moi, je l’éteins à la main.
***
Je m’endors sur le canapé, sans m’en rendre compte, le pack de glaçons fondu contre mes côtes, le téléphone quelque part par terre.
Je rêve.
Évidemment.
Je suis sur scène.
Pas celle de la salle municipale, pas le Souterrain, pas un endroit que je reconnais.
Une scène blanche.
Sans câbles, sans retours, sans lumière. Juste un espace plat, sans fond.
Devant, il n’y a pas de public.
Ou plutôt, il y a quelque chose qui tient lieu de public :
Une rangée d’ossements.
Des colonnes vertébrales dressées comme des totems.
Des cages thoraciques ouvertes comme des fleurs. Des tibias plantés dans un sol que je ne vois pas.
Ça pourrait être atroce.
Ce n’est pas graphique. C’est… schématique.
Comme si quelqu’un avait dessiné des os en fil de fer.
Je suis là, micro à la main, mais il n’y a pas de câble. J’essaie de parler, aucun son ne sort.
Les os, eux, bougent.
Les côtes se resserrent, se desserrent, comme si quelqu’un respirait à l’intérieur. Les rotules s’entrechoquent, produisant un cliquetis régulier.
Un rythme.
— Tu vois ? dit une voix. Pas besoin de chair pour faire du bruit.
Je tourne la tête.
Il n’y a personne.
Juste, derrière moi, une structure qui se dessine progressivement.
Des traits blancs, des angles.
Une sorte de cage immense, faite de lignes qui se croisent.
Je mets quelques secondes à comprendre que c’est une ossature de scène.
Un échafaudage de métal, sans bâche ni spot.
Je regarde mes mains.
Mes doigts sont normaux.
Mais quand je les ferme, j’entends le bruit de phalanges qui se touchent directement.
— Tu veux quoi, au juste ? je demande. Parce que là, entre les ponts, l’électricité et les os, je commence à manquer de métaphores.
La voix rit.
— Tu cherches encore un sens. Je t’ai déjà dit : je ne fais que tendre des miroirs.
Les colonnes vertébrales au premier rang se mettent à vibrer, amplifiant la phrase.
— Douze morceaux, dit la voix. Douze possibilités de voir jusqu’où vous acceptez de vous déformer.
Je serre les poings.
— Et si on casse la série ?
— Tu as effacé des fichiers, réduit des options. Tu t’imagines naïvement que ça annule les chapitres.
Je fronce les sourcils.
— Ça les annule pas ?
— Ça les déplace.
Les os devant moi se tournent, légèrement. Comme s’ils regardaient un autre point.
Je comprends.
— Vers qui ?
Un léger souffle dans ma nuque.
— Tu n’es pas la seule voix dans cette histoire.
Je me réveille en sursaut.
Mon cœur cogne.
Mes côtes craquent.
Il me faut quelques secondes pour comprendre que le bruit que j’entends n’est pas celui de phalanges imaginaires, mais de quelqu’un qui m’appelle sur WhatsApp.
Je tâtonne, attrape le téléphone.
Appel entrant : Eli.
Je décroche.
— Quoi ?
Sa voix est étranglée.
— Je suis aux urgences.
Un froid me traverse.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je suis tombé dans l’escalier chez moi. (Il inspire. Sa respiration est courte.) Poignet fracturé.
Je reste muette.
— Je portais le sac avec la boîte, ajoute-t-il. Je n’ai pas… réussi à la lâcher.
Je ferme les yeux.
Fracture.
Chapitre huit vient de trouver son os.














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