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Lyly Allan – Distorsion : Post-Mortem/Chap. 2

Auteur : Lyly Allan

Chapitre #2

 Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !

Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).

Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier. Pour les retardataires, on vous met un lien de rattrapage.

C’est parti pour le chapitre 2 :

© Lyly Allan, 2025 – Distorsion : Post-Mortem

Chapitre 2 — Piste 1 

Le lendemain, j’ai l’impression d’avoir fumé du verre pilé toute la nuit. 

Ma gorge est une brûlure continue, une ligne rouge intérieure qui va du fond de la langue jusqu’au sternum. Quand j’essaye de parler, il ne sort qu’un bruit de papier froissé. Je me contente d’un grognement, assise sur le bord de mon lit, le rideau à moitié tiré. 

La lumière grise du matin se faufile à travers le tissu. Il doit être… je regarde mon téléphone : 11h42. Je suis déjà en retard sur ma mauvaise habitude de me lever tard après les concerts. 

Trois notifications de Yann. 

Deux de Léo. 

Et un nombre indécent de ping du groupe WhatsApp « DISTO – SALETÉS & PLANNING ». 

Yann : J’AI FAIM Yann : J’AI TROP FAIM 

Yann : MARA T’ES MORTE ? 

Léo : On se retrouve chez Eli à 14h pour la clé chelou ? 

Yann : LA CLÉ DU DIABLE 

Léo : Ta gueule 

Yann : non mais sérieux j’ai faim 

Je souris malgré moi. 

Mon corps, lui, n’a pas encore envie de participer. 

Je tente un « ouais » à voix haute. Rien ne sort. J’ai mal. 

Je tape un message, finalement : 

Mara : J’ai plus de voix.

Mara : 14h ok. 

Les réponses fusent. 

Yann : RIP  

Léo : Tu hurleras en gestes 

Eli : Apporte la clé. J’ai tout branché. 

Je range le téléphone sur la table de nuit. Il vibre encore, mais je l’ignore. 

Je reste là un moment, assise, à regarder la poussière qui flotte dans un rayon de lumière. Je pourrais rester comme ça toute la journée, laisser le silence remplir l’appartement comme de la fumée. Mais la pensée de la clé USB dans mon sac, là, à deux mètres, empêche le moindre repos. 

Je l’imagine, petite bête noire coincée dans la doublure, qui dort avec des crocs rentrés. 

J’ai envie d’ouvrir le sac, de la tester tout de suite, d’allumer l’ordi et de lancer la première piste. J’ai aussi envie de la balancer par la fenêtre, de la regarder disparaître dans la rivière, avalée, digérée, oubliée. 

Je me lève. 

Mon corps proteste, chaque muscle un peu lourd, comme s’il avait encaissé les coups à la place de la batterie. Mes pieds touchent le parquet froid, les planches grincent. Rien de glamour. 

Je traîne jusqu’à la cuisine, ouvre le placard, sors une tasse, une boîte de thé. Pas de café. 

J’ai arrêté depuis un moment. Ça me donne l’impression d’avoir le cœur qui fait du double pédalage dans une cage trop petite. 

Pendant que l’eau chauffe, j’attrape mon téléphone. Par réflexe, je fais défiler les notifs. 

Messages, insta, un DM d’une nana qui veut savoir où j’ai acheté mes rangers, un mec qui m’envoie un vocal trop long que je n’écouterai pas. 

Et une notification de l’appli actu. 

Accident sous le pont de la rive nord : un mort, plusieurs blessés 

Je cligne des yeux. Je relis. 

« Sous le pont de la rive nord ». 

Je vois tout de suite lequel c’est. On n’en a pas trente, ici, des ponts. Je clique. 

L’article est court, mal écrit, avec des fautes, du genre « l’automobilistes aurait perdu le contrôles ». Je passe outre. On parle d’un accident dans la nuit, vers deux heures du matin. Une voiture qui a percuté la rambarde, qui a fait un tête-à-queue. Une deuxième voiture n’a pas réussi à freiner, a embouti la première. Un des passagers a été éjecté. 

Je lis les mots. 

Mais ce n’est pas leur neutralité qui me reste. 

Ce sont ceux que j’ai hurlés la veille, sans y penser. 

« On se reverra sous le pont, quand le métal pliera, quand tes os feront crisser le gravier. » 

Je sens un froid sale descendre le long de mon dos, malgré la bouilloire qui se met à hurler dans la cuisine. 

Je repose le téléphone. 

Je ne veux pas y penser. 

Mais évidemment, j’y pense. Je récupère mon sac dans l’entrée, tâtonne dans la poche intérieure. La clé est là, lisse, inoffensive. 

Je la sors, la pose sur la table de la cuisine, à côté de la tasse vide, juste en face de l’article ouvert sur l’écran du téléphone. 

Les deux objets ne se regardent pas, mais moi, je les regarde ensemble. Un pont. 

Du métal. Des os. 

Je me dis que c’est juste mon cerveau qui fait des raccourcis. 

Qu’on parle de ponts, d’accidents et de métal dans des milliers de chansons. Qu’un accident sous un pont, la nuit, c’est malheureusement banal. 

Ça ne m’empêche pas de trembler un peu en versant l’eau dans la tasse. 

À 14h02, je sonne chez Eli. 

Il habite au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur, dans une rue où tous les balcons ont l’air de vouloir se suicider en même temps. Son appart est un sanctuaire du foutoir organisé : piles de vinyles, amplis qui enjambent des câbles, plantes un peu mourantes sur le rebord de la fenêtre, affiches de concerts punaisées de travers sur un mur qui mériterait une nouvelle couche de peinture depuis 2014. 

La porte s’ouvre avant même que j’aie le temps de reposer ma main. 

— Salut, fait-il en se poussant pour me laisser entrer. 

Je réponds par un signe de tête. Parler me fait trop mal. 

— Toujours pas de voix ? 

Je lève le pouce vers le bas. 

— On a une chanteuse muette, commente derrière moi une voix trop forte. C’est concept. 

Yann surgit du salon, une canette à la main, des miettes de chips collées au coin de la bouche, comme un gamin en pleine récré. 

— Si tu m’appelles encore « chanteuse », je t’étrangle avec un câble XLR, je souffle dans un murmure improbable. 

C’est sorti tout seul. 

La phrase racle, mais elle sort. 

Yann écarquille les yeux. 

— Ah bah voilà, elle parle ! 

Léo est assis sur le canapé, les pieds sur la table basse, un carnet sur les genoux. Il lève les yeux vers moi. 

— T’as une voix parfaite pour faire des incantations sataniques, là. 

— Ça tombe bien, j’ai une clé pour ça, je réponds, en sortant l’objet de mon sac. 

Le silence tombe tout de suite, dense. 

Les regards se fixent sur le petit rectangle noir posé dans le creux de ma paume. 

Eli referme la porte derrière moi, tourne le verrou. Clic. 

— OK, dit-il. On s’installe. 

Il a déjà tout préparé. Sur la table basse : son PC, branché sur la chaîne hi-fi, deux grosses enceintes de chaque côté de la pièce, prêtes à recracher n’importe quel son comme si c’était la révélation du siècle. 

Yann se laisse tomber dans un fauteuil, canette posée par terre. 

Léo se redresse un peu sur le canapé, carnet posé sur le côté, stylo coincé entre les doigts. 

Je sens la tension s’épaissir dans l’air, comme si on s’apprêtait à faire un truc interdit. Un rituel, mais avec des câbles. 

Eli s’assoit en tailleur devant le PC, tend la main vers moi. 

— Donne. 

Pendant une seconde, j’hésite. 

C’est idiot. 

On a tous des fichiers piratés, des vieux projets, des maquettes foireuses, des trucs qu’on écoute en cachette. Une clé USB, ça n’a rien d’exceptionnel. 

Mais quand je la pose dans sa paume, j’ai la sensation très nette de lui confier autre chose que du matériel audio. 

Il la branche. 

Un petit bruit de connexion retentit. 

Un carré blanc s’ouvre sur l’écran : « Disque amovible (D:) ». 

— Pas de nom, commente Eli. Classe. 

Il double-clique. 

Une colonne de fichiers apparaît. 

Je m’attendais à des trucs nommés n’importe comment, « track01 », « nouveau mix », « ne_pas_supprimer », « version_def_def ». À la place, je vois nos titres. 

TUMEUR.wav 

NEVROSE.wav 

ASPHYXIE_SOCIALE.wav 

HEMORRAGIE_LENTE.wav 

Et d’autres. Des morceaux qu’on joue parfois en répète, mais qu’on n’a jamais enregistrés proprement. Même les titres qu’on n’a jamais officiellement actés, ceux qu’on a notés à l’arrache sur un coin de feuille. 

Léo se penche. 

— Putain… 

— Comment il a eu ça ? demande Yann. On ne les a jamais mis en ligne, ces versions. 

Eli fronce les sourcils. 

Je vois déjà le mécanisme se mettre en marche dans sa tête, entre parano et logique froide. 

— On a enregistré nos démos ici, dit-il. Sur ce PC. Je les ai sauvegardées sur mon disque dur externe, pas sur une clé. 

— Tu t’es pas fait piquer ton matos ? 

— Non. 

Je sens mon cœur qui tape un peu plus fort. 

— Les dates, je murmure. Regarde les dates. 

Eli cliquote, passe la vue en détails. 

Une liste plus précise s’affiche : nom, type, taille, date de modification. 

TUMEUR.wav — Modifié le 05/06, 23h14 

NEVROSE.wav — Modifié le 12/06, 02h02 

ASPHYXIE_SOCIALE.wav — Modifié le 22/06, 18h46 

Et ainsi de suite. 

— On est le combien, déjà ? demande Yann. 

— 24, répond Léo. 

Je compte mentalement. 

Le concert d’hier, c’était le 23 au soir. 

— Mets Névrose, je souffle. 

— Pourquoi celle-là ? 

Je prends mon téléphone. 

L’écran est encore ouvert sur l’article de ce matin. 

— Parce que ça. 

Je le tends. 

Ils se penchent tous dessus. 

« Accident sous le pont de la rive nord… » 

Je vois les expressions changer. 

D’abord la curiosité vague, puis la prise de conscience, puis le moment où ils se souviennent de ce que j’ai hurlé la veille, sur scène, en improvisant. 

— Tu crois que… commence Yann. 

— Je ne crois rien, je coupe. Mets la piste. 

Eli hésite une demi-seconde, puis double-clique sur NEVROSE.wav. 

Le lecteur s’ouvre. 

Il appuie sur « play ». Le silence après ce clic-là est différent de tous ceux qu’on a connus. 

Ce n’est pas le silence d’avant un concert, ni celui d’une répète où tu sais que tu vas relancer le morceau pour la dixième fois. 

C’est le silence de « et si on n’avait vraiment pas envie d’entendre ça, finalement ? ». 

Puis le son commence. 

D’abord, c’est nous. Notre son. 

La guitare d’Eli, reconnaissable entre mille, un peu crade, un peu trop compressée, comme il aime. La basse de Léo qui rentre, épaisse, lourde, puis la batterie de Yann, en frappe sèche. Je sens mes épaules qui se détendent un peu. 

— C’est la prise du 12, murmure Eli. J’entends le click derrière, là. 

Puis la voix arrive. Ma voix. 

Je me raidis. 

C’est moi, oui. 

Même timbre, même façon de mordre les syllabes, même manière de laisser traîner certaines fins de phrases. 

Sauf que ce ne sont pas les mêmes mots. 

Je ne chante pas les paroles originales de Névrose. Je chante autre chose. 

Des mots que je reconnais sans les avoir jamais dits. 

« L’esprit qui tourne en rond dans une cage sans miroir, le pont comme une promesse, la rambarde comme une lèvre. » 

Je ne respire plus. 

À côté de moi, Yann a arrêté de bouger. 

Léo s’est figé, stylo à mi-chemin entre sa main et le carnet. 

La piste continue. 

Les couplets s’enchaînent, la structure du morceau est la même. Le refrain aussi, dans le placement. Mais aucun mot ne correspond à ce que j’ai écrit. 

Pourtant, chaque image me colle à la peau. 

Ça ressemble à ce que j’aurais pu écrire un soir de noirceur aiguë, seule dans ma cuisine, en fixant un couteau un peu trop longtemps. 

C’est ma logique tordue, mes métaphores dégueulasses, ma façon de parler du corps comme d’une machine fatiguée. 

Je me reconnais. 

Je me reconnais trop. 

Le deuxième couplet arrive. 

« Sous le pont ils attendent, les phares comme des yeux d’animaux, un geste trop brusque, un rire trop fort, et le métal qui change de voix. » 

Je sens la chair de mes avant-bras se hérisser, poil après poil. 

— C’est quoi ce bordel, murmure Léo. 

Je ne réponds pas. Je ne peux pas. 

Le morceau avance. Le pont instrumental arrive, puis cette partie où, d’habitude, je laisse ma voix partir dans des cris plus bruts, moins articulés. 

Là, sur cette version, j’entends des mots clairs. 

« On se reverra sous le pont, quand le métal pliera, quand tes os feront crisser le gravier. » 

Je sursaute. 

La phrase est exactement celle que j’ai improvisée hier. Exactement. 

Même rythme, même intonation, même accent sur « pliera ». 

Sauf que le fichier est daté du 12. Onze jours avant. 

Je me tourne vers l’écran comme si je pouvais faire rentrer la logique à coups d’yeux. 

— Eli, date. 

— Je vois, je vois, fait-il, la bouche sèche. 

Le lecteur affiche bien « enregistrement modifié le 12/06 ». Il ouvre les propriétés, farfouille. 

— Créé aussi le 12. Il n’y a rien qui indique que ce soit un faux, ou qu’on ait trafiqué l’heure. 

— On peut changer les dates de fichiers, non ? demande Yann. 

— Oui, en bidouillant un peu, répond Eli. Mais faut le faire exprès. Et là… Il secoue la tête. 

— Là, je ne vois pas l’intérêt, à part me faire paniquer, et je ne vois pas qui s’amuserait à ça sans nous le dire. 

— Le mec à la capuche, propose Léo. 

— C’est quoi cette histoire de mec à la capuche, d’ailleurs ? demande Yann en se tournant vers moi. Tu l’as déjà vu quelque part ? 

Je ferme les yeux un instant, revois le regard gris, la façon dont il tenait son verre, sa phrase sur « ce qui doit être dévoré ». 

— Non, je dis. Jamais. 

Je mens à moitié. 

Ce genre de regard, on le croise parfois. Mais pas comme ça. 

La chanson touche à sa fin. 

Sur les dernières mesures, j’entends quelque chose. 

Un bruit en arrière-plan, presque couvert par la musique. 

Un souffle, peut-être. 

Ou une voix très basse. 

— Stop, fait Léo. Reviens en arrière. 

Eli recule le curseur de quelques secondes, relance. 

On tend tous l’oreille. 

La musique passe, la batterie cogne, la guitare crisse, la basse vrombit. 

Et là. 

Entre deux phrases, sous le timbre de ma voix, on distingue un murmure. 

— Vous entendez ? souffle Yann. 

Je hoche la tête. Ce n’est pas verbal, pas vraiment. 

Plus une intention, un froissement, comme quelqu’un qui parlerait dans une autre pièce avec la porte presque fermée. 

— Tu crois que c’est un bug de reverb ? demande Eli, qui cherche encore la solution technique comme un bouclier. 

— On n’a jamais mis ce genre d’effet sur ma voix, je rappelle, la gorge râpeuse. 

— Ou un bruit de souffle du micro ? 

— Ça ressemble plus à un souffle… humain, commente Léo. 

Il se lève, fait quelques pas dans le salon, comme si ses jambes avaient besoin d’un prétexte pour évacuer la tension. 

— Il a pu nous voler des prises, ce mec ? demande Yann. Genre à un concert, en mettant des micros ? 

— Ce sont des prises « propre studio », répond Eli. On n’a jamais joué Névrose comme ça sur scène. Tu entends le click ? On ne joue jamais au click en live. 

Un silence. 

— On a laissé le PC allumé après une répète ? propose Léo. Tu pourrais t’être endormi et quelqu’un aurait… 

— Léo, j’habite seul, fait Eli. Tu crois quoi? Que quelqu’un s’est introduit ici, a enregistré une de mes sessions, a réécrit les paroles, a tout replacé nickel sur la grille et est reparti avec une copie sur une clé USB qu’il m’a redonnée hier par ton intermédiaire ? 

L’entendre formuler la phrase entière ne m’aide pas. Au contraire. 

Parce que dit comme ça, ça ressemble moins à un creepy stalker et plus à quelque chose d’impossible. 

— Ou il a hacké ton PC, souffle Yann. 

— Ça n’explique pas la voix, réplique Eli. 

Je ferme les yeux. 

Je repense à l’article du matin. Au pont. 

Au gravier. 

— Il y a un truc que vous devez savoir, je dis. 

Trois paires d’yeux se tournent vers moi. 

— Ce matin, je me suis réveillée avec une notification. Un article. Un accident sous le pont. Je lâche la suite d’un bloc, pour éviter de me prendre au piège de mes propres hésitations. 

— L’article parle de deux voitures, d’un choc contre la rambarde, d’un mec éjecté, de gravier. C’est presque mot pour mot… ça. 

Je désigne l’écran. 

— Tu crois qu’ils ont recopié les paroles du morceau ? demande Yann, à côté de la plaque. 

— Le morceau n’existe pas… Officiellement, corrige Eli. Il n’est nulle part. Et même s’il était sorti, tu crois qu’un journaliste local s’amuserait à caler les paroles d’un obscur groupe de Metal français dans un papier sur un mort sur le bitume ? 

Yann ne répond pas. Il comprend. 

— Et puis, j’ajoute, j’ai improvisé cette phrase hier. Sur scène. 

Je pointe la partie du morceau qu’on vient d’entendre. 

— Là, je ne l’ai jamais chantée en studio. Cette version… elle date d’avant. 

Des frissons me remontent le long des côtes. 

— Peut-être que c’est toi qui as recopié inconsciemment, propose Léo. Devant mon regard incrédule, il s’explique : 

— Genre, tu as lu un truc semblable quelque part, ça t’est resté dans un coin de tête, et tu l’as ressorti hier. 

— Et le fait que la clé contienne une version antérieure avec exactement la même phrase, ce serait quoi ? Une coïncidence cosmiquement drôle ? 

Personne ne répond. 

On reste là, tous les quatre, à fixer le nom du fichier NEVROSE.wav comme si le mot lui-même allait se mettre à se reconfigurer sous nos yeux. 

— On écoute les autres, dit finalement Eli. 

— Sérieux ? fait Yann. 

— On ne va pas laisser ça comme ça. Si chaque morceau est trafiqué, on doit savoir à quoi on a affaire. 

— Et si c’est juste une blague de merde qui va trop loin ? tente Yann. 

— Alors on aura perdu une heure de notre vie, répond Eli. 

Je sens mon estomac se contracter. 

— Mets Tumeur, je souffle. 

Il obéit. 

Le riff d’ouverture nous cueille comme d’habitude. 

Sauf que, très vite, on entend que ce n’est pas « comme d’habitude ». 

Les paroles ont changé, là aussi. 

La structure générique est la même, mais les mots sont… plus précis. Moins métaphoriques. 

Dans la version originale, Tumeur parle de quelque chose qui grandit à l’intérieur, sans nom, sans forme, qui déforme tout, mental et corps. 

Là, ça parle de quelqu’un. D’un « tu ». 

« Tu dis que c’est le stress que c’est le boulot, la famille, mais la masse au fond de toi porte déjà mon nom. » 

Je ferme les yeux. 

Je revois ma mère dans la cuisine, il y a des années, qui fumait trop, qui disait en riant « c’est le boulot, c’est rien », et six mois plus tard une boule blanche sur un scan. 

Je n’ai jamais raconté cette scène à personne, pas comme ça. 

Je l’ai vaguement évoquée, oui, en interview, deux phrases, un résumé. Mais jamais avec ces mots. 

Ces mots-là, ce sont les miens, tels qu’ils courent dans ma tête quand je ne dors pas. 

La chanson continue. 

À mi-parcours, je me surprends à anticiper la phrase suivante, alors que je ne l’ai jamais entendue. Je la connais. 

Comme si elle avait toujours été là, collée sous ma langue, et que quelqu’un l’avait piquée pendant que je dormais. 

Au bout de deux minutes, je n’en peux plus. 

— Stop. 

Eli arrête la lecture. 

— Je ne veux pas entendre la fin. 

— Pourquoi ? 

Je me mords l’intérieur de la joue. 

— Parce que je sais comment ça se termine. Et je n’ai pas envie que ce soit confirmé. 

Léo me regarde avec une incompréhension sincère. 

— Mara, c’est peut-être juste… 

— Juste quoi ? 

Je pointe la clé du doigt. 

— Juste un fan qui a décidé de réécrire toute ma vie à ma place ? Quelqu’un qui me connaît mieux que moi-même ? Quelqu’un qui a un accès direct à ce que je pense quand je suis seule et que j’ai l’impression que personne ne m’écoute ? 

Ma voix monte. 

Elle sonne encore comme du papier de verre sur un carrelage, mais la colère lui donne une épaisseur nouvelle. 

— Ça va, souffle Yann. On est tous là, ça va. 

Ça ne va pas du tout. 

Mais ce n’est pas le moment de lui expliquer la différence. 

Eli passe à la piste suivante. 

ASPHYXIE_SOCIALE.wav 

— On écoute juste le début, propose-t-il. Si c’est pareil partout, on aura au moins la confirmation. 

Je n’ai pas envie. 

Je sais que ça va être pareil. 

C’est pareil. 

Ces paroles-là parlent de la banlieue, des bus saturés, des boulots de merde, de la proximité forcée avec les odeurs, la précarité, les corps fatigués collés aux vitres. 

Mais dans cette version, on dirait que quelqu’un a reculé encore plus la caméra, ou au contraire qu’il l’a rapprochée jusqu’à voir les pores de la peau. 

Des détails me frappent, des choses que je connais. 

Un distributeur à tickets toujours en panne. 

Une affiche déchirée pour un vieux film d’horreur. 

Une vielle femme qui compte ses pièces avec un doigt tordu. 

Des trucs que je n’ai jamais mis dans un texte. 

Des trucs que j’ai vus. 

Que j’ai archivés dans ce grand bordel mental que je trimballe partout. 

Et qui se retrouvent là. 

Organisés. Agencés. 

Je suffoque un peu. 

— OK, j’articule. Stop. On arrête. 

Eli coupe. 

Le silence qui suit est presque plus violent que la musique. 

On entend au loin, dans la rue, une voiture qui passe, quelqu’un qui gueule sur un chien, une fenêtre qui claque. 

À l’intérieur, on n’entend que nos respirations. 

— Hypothèses, dit Léo en se redressant, le ton étrangement posé. 

Il a ce mode-là, parfois. Le mode « on va établir un plan de bataille ». 

— Hypothèse 1 : c’est une blague sophistiquée. Un type a récupéré nos instrus, a imité ta voix, a écrit des textes persos, etc. Il lève une main pour compter. 

— Hypothèse 2 : tu as toi-même enregistré ces versions en état de… dissociation, je sais pas, blackout, et tu ne t’en souviens pas. Il lève la deuxième main. — Hypothèse 3 : c’est… 

Il cherche un mot. 

Je vois qu’il n’a pas envie de dire « surnaturel ». 

— Hypothèse 3 : c’est autre chose. 

— Hypothèse 1, je tranche. 

— Pourquoi ? 

— Parce qu’elle fait le moins peur. 

Eli sourit sans joie. 

— La plus simple serait plutôt la 2, non ? 

— Tu m’as déjà vu perdre la mémoire après un morceau ? 

— Non. 

— Voilà. 

— On était pas toujours sobres, relativise Yann. 

Je lui lance un regard noir. 

— On a jamais été à ce point défoncés, et tu le sais. 

Il lève les mains en signe de reddition. 

— Je dis juste que… 

— Que quoi ? 

— Que si c’était vraiment… autre chose, ce serait quoi, tu vois ? Je n’ai pas envie de répondre à cette question. Je n’ai pas envie de dire « possession », « entité », « truc qui s’invite dans la musique ». 

On joue du Metal, pas du catéchisme. 

Je me tourne vers Eli. 

— Tu peux voir si les pistes sont découpées ? 

— Tu veux dire ? 

— Si c’est mon enregistrement d’origine qui a été découpé, recollé, ou si c’est… un truc entièrement neuf. 

Il hoche la tête. 

Il ouvre un logiciel audio plus avancé, importe le fichier NEVROSE.wav dedans. La forme d’onde apparaît, la ligne bleue avec ses pics et ses creux, ses gros blocs de bruit compact. 

— Regarde, dit-il. 

Il zoome sur un passage. 

— Là, c’est la batterie. Là, la basse. Là, la guitare. 

— Et la voix ? 

— Juste là. 

Il isole la piste, la joue seule. 

On entend ma voix, toute nue. Sans musique derrière. 

C’est pire que tout. 

Parce que c’est bien moi. 

Aucun doute. 

Je reconnais mes petites intonations, mes micro-souffles, même la façon dont je dérape sur certains « r ». 

Mais les mots ne sont pas les miens. 

— C’est une seule prise, commente Eli. Y a pas de découpe évidente. 

Il montre l’écran. 

— Si quelqu’un avait recollé des bouts, on verrait des petits décrochages, des cassures. Là, c’est fluide. 

— Donc soit j’ai enregistré ça un jour, me dis-je, seule, en transe, et j’ai oublié, soit… 

— Soit quelqu’un a enregistré à ta place, avec ta voix, dit Léo. 

Je lui lance un regard. 

— Merci, ça va beaucoup mieux maintenant. 

Yann se lève, trop vite pour un type habituellement mou. 

— Putain, ça me saoule, là. On est en train de se monter la tête pour rien ! 

— C’est ça… pour rien, je murmure. 

Je repense à la ligne de l’article. 

« Un homme a été projeté sous le pont ». 

Pour rien, oui. 

— On devrait peut-être, je propose, envoyer un des fichiers à quelqu’un. 

— Quelqu’un genre qui ? demande Eli. 

— Un ingé son. Un gars qui s’y connaît mieux que nous. 

— Pour qu’il nous dise quoi ? 

— Si c’est trafiqué. Si c’est techniquement possible. 

Eli réfléchit. 

— J’ai un ancien collègue, sur Paris. Un taré du son, capable d’entendre un moustique péter sur une piste de trente-deux canaux. Je peux lui filer un extrait, ouais. 

— Pas tout, intervient Léo. Juste un bout. On ne sait même pas à qui on a affaire, là. Autant éviter de balancer tout notre futur album à un inconnu. 

— Future malédiction, rectifie Yann. 

— Ferme-la, toi. 

Ils recommencent à se chamailler. 

D’habitude, ça me fait rire. 

Là, j’ai juste envie de leur hurler dessus pour qu’ils se taisent, mais ma voix ne tiendrait pas. 

Je me relève, fais quelques pas jusqu’à la fenêtre. 

De là, on voit la rue, les balcons décatis, une vieille qui secoue un tapis au troisième. Une vie normale. 

Mon téléphone vibre dans ma poche arrière. Je le sors. 

Nouvelle notification actu. 

Accident sous le pont : la victime décédée identifiée 

Je ne veux pas cliquer. 

Je clique quand même. 

Un nom. 

Un prénom. 

Un âge : vingt-deux ans. 

Un visage pixellisé, tiré probablement d’un profil Facebook. Je ne le connais pas. 

Mais l’article comporte un détail que le premier n’avait pas. Une phrase, perdue au milieu du texte. 

« Selon un témoin, la rambarde se serait déformée d’une manière étrange, comme si elle avait cédé au mauvais endroit, alors que l’impact n’était pas suffisamment violent pour l’expliquer. » 

Une photo floue accompagne le paragraphe. On distingue le pont, la rambarde tordue. 

Une portion de métal pliée vers l’extérieur, comme si quelque chose l’avait tirée. 

Je repense à la phrase du morceau. 

« Quand le métal pliera. » Je sens mon estomac se retourner. 

— Mara ? 

Eli est derrière moi. 

— Tu deviens blanche. Enfin, plus que d’habitude. 

Je lui tends le téléphone. 

Il lit. 

Je vois ses épaules se raidir. 

— C’est peut-être juste… commence-t-il. 

— Non, je dis. Ne termine pas cette phrase. 

Je repose le téléphone sur le rebord de la fenêtre. 

— On fait quoi, maintenant ? demande Yann, qui ne plaisante plus du tout. 

Léo répond avant moi. 

— On continue. 

— Continuer quoi ? 

— La musique. 

Il montre la clé. 

— On a là une matière qu’on ne comprend pas, ok. Mais c’est notre matière. C’est nos morceaux, nos instruments, ta voix. Si quelqu’un ou quelque chose s’est invité là-dedans, ça veut dire qu’on est… je sais pas… raccord sur une longueur d’onde. 

— Tu es en train de dire qu’on devrait se servir de ça ? 

— Je dis qu’on a deux options : fermer les yeux, tout effacer, faire comme si de rien n’était, ou regarder droit dans ce truc et voir ce qu’il veut de nous. 

— On n’est pas dans un film d’horreur, Léo, je soupire. 

— Si, un peu. 

Cette façon qu’il a de dire ça, calme, presque amusée, me donne envie de lui coller une claque. 

Eli pose la main sur la table, à côté de la clé. 

— On peut aussi poser des limites. 

— À une clé USB ? ricane Yann, nerveux. 

— Pas à la clé. À ce qu’on en fait. 

Il me regarde. 

— On est quatre. On décide à quatre. Si l’un de nous ne veut pas aller plus loin, on arrête là. 

Je déteste ce regard-là, parce que je suis l’élément faible dans l’histoire. 

La voix, c’est moi. 

Les textes, c’est moi. 

Ce qu’il y a là-dedans vient de moi, quelque part. 

Et c’est bien ça qui me fout la trouille. 

— Je veux savoir, je finis par dire. 

Les trois me fixent. 

— Mais on ne joue rien de tout ça sans comprendre. On ne balance pas ces versions sur scène, on ne met rien en ligne, on ne montre rien à personne. 

Je prends une inspiration douloureuse.

 — On dissèque. 

Léo esquisse un sourire. 

— Ça, c’est plus dans nos cordes. 

Eli hoche la tête. 

— Je peux faire des exports piste par piste, les analyser, les envoyer à Romain à Paris, voir ce qu’il en pense. 

— Et moi je fais quoi ? demande Yann. 

— Tu fermes ta gueule sur ce sujet. Tu racontes pas à tout le monde qu’on a une clé hantée, répond Léo. 

— Je ne raconte jamais rien, moi. 

C’est vrai. Yann parle beaucoup, mais rarement de choses importantes. 

Je ramasse mon téléphone sur le rebord de la fenêtre. 

— J’ai besoin d’air. 

— Tu veux que je descende avec toi ? propose Eli. 

— Non. 

Je leur fais un signe vague, sors de l’appartement, dévale les escaliers un peu trop vite. 

Dehors, la lumière grise s’est transformée en un ciel blanc sale, sans relief. 

Je marche au hasard dans la rue, tourne à gauche, puis à droite, sans vraiment réfléchir. 

Je me retrouve, sans surprise, sur le quai de la rivière. 

J’ai grandi ici.  Je connais le chemin par cœur. 

De là, on aperçoit le pont, un peu plus loin. Pas très grand, pas très haut. 

Juste assez pour laisser passer les bateaux de plaisance que personne n’a vraiment. 

Je distingue les barrières, les rubans jaunes et rouges plaqués par le vent, la silhouette d’une voiture de police encore sur place. 

Des passants ralentissent, jettent un coup d’œil, repartent. 

Je m’approche, jusqu’à être au niveau de la rambarde. 

Même de loin, je vois qu’elle est tordue bizarrement. Pas comme un truc simplement cogné. 

Plutôt comme si quelque chose avait tiré de l’intérieur, avait poussé depuis le vide. 

Un officier lève la main vers moi. 

— Circuler, s’il vous plaît. 

Je hoche la tête, recule d’un pas. 

Je pourrais m’en aller. Rentrer chez moi. Me faire un thé. Oublier. 

À la place, je sors mon téléphone. J’ouvre l’appli Notes. 

J’écris une phrase. 

« La rambarde se tord comme une bouche qui aurait trop attendu. » 

Ce n’est pas très bon. 

Mais ce n’est pas ça l’important. 

L’important, c’est ce que je ressens au moment où je l’écris. 

Une impression de déjà-vu inversé. 

Comme si j’étais en train de consigner une chose qui avait été écrite ailleurs avant d’exister. 

Je pense à la clé. À ma voix sur les fichiers. À ce type à la capuche qui m’a dit que je « criais déjà au bon endroit ». 

Au lieu de me calmer, l’air froid me réveille. 

Je rentre chez moi en marchant vite. 

Chaque pas fait remonter la douleur dans ma gorge jusqu’à mes tempes. 

Dans l’appartement, le silence m’attend, fidèle. 

Je pose mon téléphone sur la table, m’adosse au mur. Mes yeux se posent sur mon sac, resté là, au sol. 

La clé n’est plus dedans. Elle est chez Eli. 

Je devrais me sentir plus légère. Je me sens juste… évidée. 

Je glisse une main sous mon t-shirt, pose les doigts sur mon sternum, comme si je pouvais vérifier de l’extérieur l’état de ce qui se passe dedans. 

— Qu’est-ce que tu veux, bordel ? je murmure, sans savoir à qui je parle. 

À la clé. 

À la voix. 

À la chose qui relie les deux. 

Pas de réponse, évidemment. 

Juste ma propre respiration, un peu trop rapide. 

Et le souvenir de cette phrase, gravée dans un fichier datant d’avant : 

« On se reverra sous le pont. » 

Je ne le sais pas encore, à ce moment précis, mais dans le dossier « Disque amovible (D:) », il y a un fichier qu’on n’a pas encore vu. Tout en bas de la liste. 

Un truc sans majuscules, sans nom de morceau. 

piste_00.wav 

Un titre générique. 

Vide, en apparence. 

Ce fichier-là, on ne l’ouvrira que plus tard. 

Quand il sera déjà bien trop tard pour faire marche arrière.

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