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Lyly Allan – Distorsion : Post-Mortem/Chap. 4

Auteur : Lyly Allan

Chapitre #4

Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !

Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).

Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.

C’est parti pour le chapitre 4 :

Chapitre 4 — Setlist 

Je dors mal. 

Pas « je dors peu », ça, j’ai l’habitude. Je dors mal. 

C’est-à-dire que je m’endors, oui, épuisée, la gorge en feu, le corps encore tendu de la répète et du morceau sur ma mère, mais mon cerveau, lui, refuse de se mettre en veille. Il continue, en sourdine, à faire tourner la bande : la clé qui gonfle en direct dans les propriétés, Refus qui existe ailleurs avant nous, le plastique qui fond dans la coupelle, le message d’@ear.aug qui tombe pile au moment où la flamme s’éteint. 

Je me réveille plusieurs fois avec la sensation très nette d’avoir entendu ma propre voix dans la pièce, alors que je n’ai rien dit. 

Parfois c’est un mot, parfois un rire, parfois juste un souffle. 

À chaque fois, j’allume la lampe, je scrute la pièce, je regarde le plafond, les murs, le coin où s’entassent mes fringues, comme si une corde vocale pouvait se matérialiser dans l’angle entre deux plinthes. 

Évidemment, il n’y a rien. 

Juste cette impression que quelque chose, quelque part, a laissé un micro ouvert. 

Le matin, la lumière est trop blanche derrière le rideau. Je rampe jusqu’au téléphone. 

Notifications. 

Messages du groupe WhatsApp, d’abord : 

Yann : 

J’AI RÊVÉ QU’ON PASSAIT SUR BFM AVEC LA CLÉ 

LE TITRE C’ÉTAIT « LE GROUPE DE METAL QUI A TOUT NIQUÉ » 

Léo : 

On a TOUT niqué quoi ? Le pont ? 

Yann : 

LE PONT, LE SON, LE MORAL DES GENS (je me rappelle pas trop) 

Eli : 

Je rêve que j’ai oublié de sauvegarder, moi. Chacun sa psychanalyse. 

Je souris, malgré la lourdeur dans la poitrine. 

Une notif mail. 

De : Romain B. 

Objet : tes fichiers chelous 

Je me redresse d’un coup. 

Mon cœur fait un truc désagréable dans ma cage thoracique, une sorte de triple croche ratée. 

J’ouvre. 

« Mec, c’est quoi votre délire ? 

J’ai écouté vite fait hier soir les extraits que tu m’as envoyés (les voix isolées de NEVROSE et TUMEUR). 

Techniquement, y’a rien que je puisse pointer du doigt en mode “ah, c’est là que c’est trafiqué”. Pas de cuts, pas de collages, pas d’autotune grossier, rien. 

Par contre, y’a deux trucs qui me foutent pas bien : 

Je descends. 

1/ La dynamique : la façon dont la voix monte/descend, prend l’air, c’est pas “normal”. 

C’est pas inhumain, c’est… disons… hyper cohérent. Trop. 

On dirait une prise parfaite où la chanteuse ne se plante jamais, ne cherche jamais ses mots, comme si le texte était imprimé dans ses cordes vocales depuis dix ans. Sauf que tu m’as dit que c’étaient des pré-prod. 

2/ Le spectre : j’ai passé un morceau au spectrogramme pour voir, par réflexe. 

Y’a une deuxième structure sous ta voix (je suppose que c’est la chanteuse). 

Un truc très bas, pas audible à l’oreille. 

En temps normal, c’est juste du souffle, du bruit de fond. Là, c’est organisé. J’ai cru voir une forme, mais j’étais éclaté, j’ai pas insisté. 

J’te fais des captures si tu veux, mais sérieux, je préfère pas trop m’attarder là-dessus si c’est un délire occulte de votre groupe. 

Bref : si c’est une “blague”, elle est très bien faite. 

Si c’en est pas une, évitez d’enregistrer ça dans mon studio, OK ? 

R. » 

Je relis trois fois la phrase « une deuxième structure sous ta voix ». 

Je la sens, cette structure, au fond de ma gorge, comme un deuxième pli qui ne m’appartient pas. 

Je transfère le mail sur le groupe. 

Mara : 

Romain vient de répondre. 

Je vous laisse apprécier « la deuxième structure sous ta voix ». 

Yann met un smiley qui vomit. Léo répond : 

Je veux les captures du spectre. Eli, tu peux lui demander ? 

Eli écrit : 

Déjà fait. 

Il flippe mais il va les envoyer. 

Je repose le téléphone. 

Je n’ai pas besoin de spectrogramme pour savoir que quelque chose s’est glissé dans ma voix. Je suis littéralement en train de la sentir. 

Je me lève avec difficulté, marche jusqu’à la salle de bain, me regarde dans le miroir. 

Toujours les mêmes yeux cernés, les mêmes traits. 

Mais j’ai l’impression de voir un très léger décalage, comme si mon reflet avait un demi-millième de seconde de retard. 

J’ouvre la bouche. 

— Aaaaah. 

Le son qui sort est normal. 

Un peu rauque, mais normal. 

Je tends l’oreille, comme si j’allais entendre, en dessous, un chuchotement sur une autre fréquence. Rien. 

— Tu deviens folle, ma grande, je murmure à mon reflet. 

Mon reflet ne répond pas. C’est déjà ça. 

***

Le soir, on va voir la salle de samedi. Ce n’est pas un truc prestigieux, pas une grande scène avec un nom qui claque. 

C’est une sorte de salle polyvalente améliorée, collée à une MJC qui sent la craie et la sueur de handballeur ado. 

Les affiches des ateliers théâtre et poterie encadrent l’entrée comme deux témoins gênés. 

Le programmateur nous attend devant, un type maigre, barbe grise, lunettes rondes. Il serre la main d’Eli, la mienne, celle de Léo, celle de Yann, dans cet ordre-là. 

Il s’appelle Loïc, nous appelle « les jeunes » alors qu’on a presque tous passé la trentaine, répète qu’il est « super content » de nous avoir. 

— Ça fait du bien un peu de métal qui hurle, ici, dit-il en nous faisant entrer. Les habitués commencent à penser que je suis devenu mou avec toutes ces soirées électro chill. 

La salle est rectangulaire, plafond pas très haut, poutres métalliques apparentes. 

Au fond, une petite scène surélevée, deux mètres de profondeur, dix de large. 

Devant, un parquet usé, des traces de scotch au sol, des marques de chaises empilées. 

Je regarde d’instinct les issues de secours. Une de chaque côté. 

Des portes vertes, barres anti-panique, panneaux « SORTIE ». 

— Les normes incendie sont OK, précise Loïc, comme s’il lisait mes pensées. On a passé la commission l’an dernier. (Il rit.) On est plus carrés que certaines salles “officielles”, vous seriez surpris. 

Je ne lui dis pas que ma peur n’est pas vraiment celle des extincteurs. 

Le plateau est déjà équipé : structure lumière, quelques projecteurs, une sono correcte. Yann se place mentalement son kit, compte les centimètres. 

— C’est un peu short pour la double grosse caisse, mais je ferai avec, dit-il. 

— Tant que tu ne fais pas tomber le rideau, répond Loïc. 

On fait le tour, on parle du plan de scène, des horaires : 

Soundcheck à 17h 

Ouverture des portes à 19h 

Premier groupe à 20h. Nous à 21h 

Un groupe local doit ouvrir. 

Des gamins, selon Loïc. 

« Sympas, mais encore un peu verts ». 

Je marche jusqu’au bord de la scène, je regarde la salle depuis l’estrade. C’est là que j’existe le mieux. 

J’essaie d’imaginer la foule compacte, les têtes, les mains, le bruit. Je pense à « une belle mort ». 

Je déteste ce que ces mots déclenchent dans ma tête, maintenant. 

— Ça va ? me demande Léo, à mi-voix, en me rejoignant. 

— Ça va. 

— T’as l’air ailleurs. 

Je me tourne vers lui. 

— Je pense à la setlist. 

Ce n’est pas complètement faux. 

Loïc continue de parler avec Eli et Yann, à mi-salle. 

Ils discutent des retours, des câbles, du repas « backstage » qui consiste en sandwichs triangles et bière tiède. 

Léo garde les yeux sur moi. 

— On en parle, de la setlist ? 

Je hoche la tête. 

— Ce soir, chez Eli, je dis. On cale tout. 

Il se penche un peu plus, baisse la voix. 

— Tu veux toujours qu’on garde Asphyxie en fin de set ? 

C’est la question. À la base, c’était l’évidence. 

C’est le morceau qui finit le mieux, qui laisse les gens sur le carreau, cœur en tachycardie, transpi dans le dos. 

Mais maintenant, avec l’article, la clé, @ear.aug… 

— Je ne sais pas, j’avoue. 

Je n’aime pas ne pas savoir. 

Léo observe un instant le plafond, les poutres, les câbles. 

— On peut faire une fin plus courte. Refus, par exemple. 

Je grimace. 

— Je ne suis pas sûre d’avoir envie de sortir ma mère devant tout le monde samedi soir. 

— C’est toi qui vois. 

Je regarde la salle encore une fois. 

Une idée me traverse, froide, absurde. 

— Tu crois qu’on pourrait… diriger ? 

— Diriger quoi ? 

— Si ces morceaux provoquent des trucs, je dis. (Je me déteste un peu en articulant ces mots, mais ils sont déjà là, alors autant aller jusqu’au bout.) Si Névrose a fait le pont, si Tumeur gratte la tumeur, si Hémorragie appuie sur autre chose… (Je désigne la salle.) On pourrait… choisir. Cibler. 

Léo me regarde longtemps. 

— C’est-à-dire ? 

— Je sais pas. Je cherche. Imaginer un truc qui ne touche que le bâtiment, pas les gens. Ou que la sono. Ou que… (Ma voix se casse.) Je suis en train de parler comme une malade mentale, là, non ? 

— Non. 

Il soupire. 

— Tu parles comme quelqu’un qui essaie de trouver une logique à un truc qui n’en a pas. 

Je me mords la lèvre. 

— De toute façon, ajoute-t-il, si on commence à se dire qu’on peut “diriger” ça, on entre dans un rapport où on croit avoir du contrôle. Et on sait très bien que c’est le meilleur moyen de ne plus en avoir du tout. 

Je déteste quand il a raison. 

— Alors on fait quoi ? 

— On fait de la musique. (Il hausse les épaules.) On écrit, on joue. On ne fait pas exprès de viser des ponts, des bagnoles ou des salles. (Il marque une courte pause.) Et on essaye de ne pas donner à ce… truc… plus de pouvoir qu’il n’en a déjà. 

Je hoche la tête. 

Loïc revient vers nous, tout sourire. 

— Je vous préviens, samedi c’est complet. Les préventes sont parties vite. 

— Ah ouais ? fait Yann, heureux comme un gosse. 

— Je ne dis pas que c’est un Zénith, hein, nuance Loïc, mais pour ici, c’est bien. Il y a une petite hype sur vous, apparemment. 

Il sort son téléphone, nous montre des stories. 

Des gens qui filment leurs billets, qui taguent le nom de la salle, qui écrivent « DISTO samedi » avec des flammes et des emojis tête de mort. 

Je reconnais quelques pseudos. 

Je vois aussi un partage qui me fait tiquer. 

Une story d’un compte que je ne connais pas, fond noir, texte blanc : 

« Ils ont chanté le pont. 

Le pont a cédé. 

Hâte de voir ce que ça donnera samedi. #distorsion #groupemaudit » 

Je sens un courant d’air froid me passer entre les omoplates. 

Loïc commente, léger : 

— Vous commencez à avoir votre petite mythologie, héhé. Ça peut faire vendre. 

Je le fixe. 

— Tu trouves ça drôle ? 

Il se rend compte qu’il a glissé, recule un peu. 

— Pardon, je… Je dis ça comme ça, hein. Je sais bien qu’il y a eu un mort. C’est moche. (Il bafouille.) Je veux dire, les gens aiment se raconter des histoires. Il ajoute, plus bas : Tant que ça reste au niveau des histoires… 

On s’échange un regard avec Léo. 

Tant que ça reste au niveau des histoires. 

Si seulement. 

***

Chez Eli, le soir, on étale des feuilles sur la table basse, comme d’autres étaleraient des cartes de tarot. 

La setlist de base, c’est ça : 

  1. Tumeur 
  2. Hémorragie lente 
  3. Névrose 
  4. Asphyxie sociale 
  5. Un morceau plus ancien, moins fort, pour laisser les gens respirer 
  6. Refus (éventuellement) 
  7. Asphyxie en rappel, si le public insiste 

Évidemment, tout ce qui me fout la trouille est là, concentré dans la même heure de musique. 

— On ne va pas jouer Refus samedi, je tranche. 

— OK, dit Eli direct. 

Il ne pose pas de question. Il sait où est la limite. 

— On peut garder Asphyxie à la fin, propose Yann. C’est notre meilleure conclusion. Il ajoute, plus prudemment : À condition de ne pas se mettre à décrire la salle qui brûle dans les paroles. 

Je le fusille du regard. 

— Ce n’est pas drôle. 

— C’est nerveux, désolé. 

Léo tapote le stylo contre la feuille. 

— On peut réécrire un couplet pour samedi. 

Il me regarde. 

— Volontairement. 

— Tu veux qu’on provoque encore un test ? 

— Pas un test, une… hmmm… contre-mesure. (Il cherche le mot.) On écrit un texte qui refuse le drame. 

— Tu veux faire de Asphyxie sociale un morceau optimiste ? 

— Pas optimiste. (Il grimace.) Mais un truc qui détourne la logique habituelle. Au lieu de parler de bus qui s’écrasent, on parle de bus en retard. Au lieu d’évoquer une rame de métro coincée entre deux stations avec des morts, on parle de ceux qui descendent un arrêt avant pour marcher. (Il hausse les épaules.) Un morceau sur des catastrophes avortées. 

L’idée me surprend. 

Je ne sais pas si je la trouve brillante ou complètement stupide. 

— Tu crois vraiment que ça peut… 

— Je crois surtout, répond-il, qu’on a besoin de faire quelque chose qui ne soit pas juste encaisser. Il plante ses yeux dans les miens. 

— Et que ça change ou pas ce que fait la “deuxième voix”, au moins nous, on se sera positionnés. 

Je me renfrogne. 

— Tu parles comme un psy. 

— Je parle comme un mec qui loin d’être à l’aise avec le fait qu’un fichier audio vide se remplisse tout seul, mais qui n’a pas envie de se laisser réduire à une fille qui crie les catastrophes des autres. 

Je n’aime pas le terme. 

Je sais que c’est ce que je fais, pourtant. 

Je crie ce que les autres n’osent pas regarder en face. 

— OK, je dis. On réécrit un couplet de Asphyxie pour samedi. Je précise : Mais on n’écoute pas la version de la clé avant le concert. 

Un silence. 

— Ça, répond Eli doucement, on ne peut plus le faire. 

Je le fixe. 

— On a brûlé la clé. 

— Tu crois vraiment que c’est terminé, toi ? 

Je n’ai pas de réponse. 

Léo intervient. 

— Même si la version de la clé existe, quelque part, ça ne sert à rien de se la prendre dans la figure avant samedi. (Il me regarde.) On écrit notre texte, on le travaille. On laisse ça se démerder avec. 

— Et si samedi, on joue un truc safe, et qu’il se passe quand même une merde ? demande Yann. 

— Alors ce sera pas à cause de nous, je réponds. 

Je n’en suis pas sûre. 

Mais j’ai besoin de le dire. 

***

On passe deux heures sur les paroles d’Asphyxie sociale

C’est étrange d’essayer de déprogrammer un morceau comme on déprogrammerait une bombe. À chaque image un peu trop tendue, un peu trop prête à basculer dans le drame, on recule. 

Je remplace « les portes qui se bloquent dans le tunnel » par « les portes qui restent ouvertes trop longtemps ». 

Je retire « les sirènes » et je mets « les annonces automatiques qui beuglent ». 

Je garde la fatigue, l’usure, l’oppression, mais je gomme la mort. 

Je me sens presque sale à faire ça. 

— C’est faible, je grogne. 

— C’est autre chose, corrige Léo. 

Eli lit le texte à voix haute, sans la musique. 

— On passe de “Tout va exploser” à “Tout pourrait exploser mais ça ne le fait pas aujourd’hui”. 

— C’est… frustrant, dit Yann. 

— Bienvenue dans la vie, répond Léo. 

Je leur arrache la page des mains. 

— On l’essaie. 

On se met en position. Eli compte. 

Asphyxie sociale démarre. 

Je cale mes nouvelles paroles sur la mélodie existante. Je me plante, évidemment. 

Je me perds, je reviens, je bafouille sur une phrase, j’étouffe un rire nerveux au milieu d’un vers censé être sérieux. 

C’est le bordel. 

On recommence. 

Une deuxième fois, une troisième. 

À la cinquième tentative, un semblant de cohérence apparaît. Le texte et la musique commencent à se tolérer. 

Yann frappe un dernier coup de caisse claire, laisse retomber les baguettes sur ses cuisses. 

— C’est moins efficace. 

— Mais c’est jouable, dit Eli. 

Il se tourne vers moi. 

— Et toi ? 

Je réfléchis. 

J’ai la sensation d’avoir passé deux heures dans une piscine tiède alors que j’avais l’habitude de nager dans de l’eau glacée. 

— Ça me laisse moins vide, je murmure. 

— C’est déjà ça, dit Léo. 

Je jette un coup d’œil à l’horloge. Il est presque minuit. 

— Samedi, on fait ça, je tranche. (Je désigne la feuille.) Cette version-là. 

— Amen, fait Yann. 

On range le matos. 

Yann s’en va en râlant sur le fait qu’il a encore faim. 

Léo traîne un peu, puis disparaît dans la cage d’escalier. 

Je reste seule avec Eli. 

Il ferme la porte, se tourne vers moi. 

— Je t’envoie les captures de Romain, dit-il. 

— Il te les a déjà envoyées ? 

— Oui. Pendant les répètes. 

Il ouvre son ordi, m’appelle. 

Sur l’écran, une fenêtre de mail. 

Pièces jointes : plusieurs images, des spectrogrammes en fausses couleurs, avec des lignes, des taches, des stries. 

Je m’assois à côté de lui. 

Il ouvre la première. 

Le spectre de Névrose, sur toute sa durée. 

En bas, des taches sombres, denses : la batterie, la basse. 

Au-dessus, des dessins plus fins : la guitare, ma voix. 

Et, sous tout ça, à peine visible, une couche supplémentaire. Une bande fine, presque régulière, qui ondule doucement. 

— C’est ça, le « deuxième truc », dit Eli. 

Il zoome. 

La bande devient plus nette. Ce n’est plus une simple ligne. 

C’est une succession de formes, un peu plus claires, un peu plus sombres, qui, mises bout à bout, dessinent… 

Je plisse les yeux. 

— On dirait… 

Je n’ose pas le dire. 

Eli zoome encore, puis dézoome, puis prend un peu de distance. Il incline la tête. 

— On dirait un spectre de voix, mais compressé, dit-il. 

— C’est-à-dire ? 

— Comme si quelqu’un parlait ou chantait à une fréquence très basse, sous la tienne. 

Il fait défiler. 

Sur une autre image, Romain a entouré une zone en rouge, avec une petite annotation : « ça, c’est pas normal ». 

La forme grossière qu’il a entourée ressemble à quelque chose que je connais trop bien. 

Un rectangle posé sur deux traits verticaux. 

Douze petits traits qui montent en oblique, comme des marches. 

— On dirait… 

— Une scène, je souffle. 

Romain a ajouté un commentaire sous la pièce jointe : 

« Je deviens peut-être parano, hein, mais on dirait un plan de côté d’une scène avec une foule. 

Ou juste un bug d’affichage. 

Dans tous les cas, je maintiens : n’enregistrez pas ça chez moi. » 

Je déglutis avec difficulté. 

Eli passe à un autre spectrogramme, celui de Tumeur

Même chose : une bande basse. 

Cette fois, Romain a dessiné un petit pont au-dessus, avec un smiley nerveux. 

« Sérieux, c’est moi ou cette merde me renvoie des silhouettes dès que je prends du recul ? » 

Je ferme les yeux un instant. 

— Tu lui as dit quoi, toi, à Romain ? je demande. 

— Que c’était un projet expérimental, répond Eli. Que tu jouais avec les frontières entre son et vécu. 

— Tu mens bien. 

— Je suis guitariste. (Il hausse les épaules.) On passe notre vie à prétendre que trois accords en mineur, c’est nouveau. 

Je souris, à peine. 

Il ferme le mail. 

— On fait quoi de ça ? 

— Rien, dis-je. 

— Pardon ? 

— Rien de plus que ce qu’on a dit. (Je me lève.) On a déjà une version clean d’Asphyxie pour samedi. On n’a plus la clé. Romain a fait son job. (Je lève les mains.) Si on continue à creuser, on va finir par ne plus jamais remonter. 

Eli me regarde longtemps. 

— Tu veux vraiment ne plus jamais ouvrir un spectrogramme de ta vie ? 

— Je veux monter sur scène samedi, crier ce que j’ai choisi de crier, et redescendre entière. (Je reprends mon sac.) Le reste… j’aviserai après. 

Je sors avant qu’il puisse me retenir. 

***

Dans la rue, la nuit est moite. L’air colle à la peau. 

Je marche vite jusqu’à chez moi, comme si la vitesse pouvait me faire perdre quelque chose en route. 

En arrivant, je jette mon sac sur le canapé, je me laisse tomber à côté. 

J’ouvre Insta. 

Pas de nouveaux messages d’@ear.aug. Je scrolle jusqu’à la conversation. 

Les derniers mots : « une belle mort ». 

Je commence à écrire. 

J’efface. 

Je recommence. 

Mara : 

Samedi, tu auras ce que je décide de donner. Pas plus. 

Je relis. 

Ça sonne bravache, un peu ridicule, mais je l’envoie quand même. 

Les trois petits points apparaissent, tout de suite. 

« Ce que tu décides de donner, tu l’as déjà donné. » 

Je serre le téléphone. 

Non. 

Pas cette fois. 

Quelques secondes. 

« Tu crois encore que la scène commence quand tu montes dessus. 

C’est mignon. » 

Je ne réponds pas. 

Je quitte l’appli, je jette le téléphone sur la table, écran contre le bois. 

Je reste là, immobile, à écouter le silence de mon appartement. 

Au loin, un bus passe. 

Le frein crisse un peu trop longtemps à un feu. Il repart. 

Je me surprends à murmurer, à mi-voix, presque comme un mantra : 

— Il ne s’écrase pas. Il ne prend pas feu. Il ne… 

J’arrête. 

Je refuse de transformer ma vie en liste de catastrophes évitées. Ce serait leur faire une place, quand même. 

Je me lève, vais jusqu’à la fenêtre, l’ouvre. 

L’air est tiède, mais il y a un courant d’air. 

Par réflexe, je pose deux doigts sur ma gorge, là où on palpait autrefois les colliers d’angoisse.

— Samedi, je chuchote. C’est moi qui choisis. 

Ça ne veut pas dire grand-chose, mais ça m’aide à respirer. 

Je ne le sais pas encore, mais ailleurs, à quelques kilomètres, dans une chambre où un gamin de dixsept ans accroche des posters de groupes sur un mur déjà saturé, une vidéo tourne sur un écran d’ordinateur. 

Un fan a monté, à partir d’images du pont tordu et d’un enregistrement pourri pris au Souterrain, un petit clip amateur. En description, il a écrit : 

« DISTORSION — NEVROSE (live) 

Ils l’ont chanté. 

C’est arrivé. 

Prochain concert samedi. On verra bien. » 

Dans les commentaires, quelqu’un pose une phrase qui, plus tard, me hantera longtemps : 

« Douze dates, douze chansons, douze drames. Sinon, à quoi ça sert, une malédiction ? »

Pour l’instant, je ne l’ai pas lu. 

Je n’ai pas encore fait le lien avec le nombre de morceaux sur le disque dur d’Eli, le nombre de concerts qu’on a fixés pour l’été, le nombre de chapitres que j’ai griffonné un soir sur un carnet en notant « 12 » en haut de la page sans savoir pourquoi. 

Je ferme la fenêtre. 

Je me couche. 

Je me répète, comme un enfant qui récite une comptine pour tenir les monstres à distance : 

— Setlist : Tumeur, Hémorragie, Névrose, Asphyxie version modifiée. 
Pas de pont. 
Pas de sang. 
Pas de mort. 

Ma voix accroche sur le dernier mot. 

Je ferme les yeux plus fort, comme si ça pouvait suffire à fermer aussi les oreilles de ce qui écoute en dessous. 

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