Auteur : Lyly Allan
Chapitre #5
Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !
Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).
Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.
C’est parti pour le chapitre 5 :

Chapitre 5 — Propagation
Le lendemain, je me réveille avec la sensation qu’on m’a branché une prise jack directement dans le crâne.
Pas mal de tête.
Pas mal de gorge.
Juste cette impression d’être connectée à quelque chose qui continue de grésiller en fond, même quand tout est éteint.
Mon téléphone clignote sur la table de nuit. Je le récupère, paupières à moitié collées.
Trop de notifs pour un matin.
Groupe WhatsApp, Insta, mention TikTok, même un mail de ma mère adoptive qui envoie un cœur violet sans rien dire.
Je commence par le pire : Insta.
Le premier DM est d’un pseudo que je ne connais pas, photo de profil avec un crâne en filtre violet.
@metal_baby666 :
« JE VOUS ADORE 🖤
C VRAI QUE VOUS AVEZ PRÉDIT L’ACCIDENT DU PONT ? C’EST DINGUE 😱😱😱 » Je ferme les yeux une seconde.
Le suivant :
@pont_de_la_rive_nord (oui, quelqu’un a vraiment créé ce compte) :
« Si vous voulez tourner un clip sous le pont, je peux vous ouvrir l’accès la nuit 😉 »
Je sens un mélange de nausée et de fatigue monter.
Je scrolle.
Des dizaines de messages, tous plus crétins les uns que les autres :
« Groupe maudit, j’adore le concept »
« Vous devriez faire un tee-shirt avec le pont dessus » « Vous sortez quand NEVROSE version PONT ??? »
Je verrouille l’écran.
On a joué une fois au Souterrain, on a hurlé un texte qui ne nous appartenait qu’à moitié, un mec est mort quelques heures plus tard, et il y a déjà une fan base en construction autour de ça. Internet est plus rapide que n’importe quelle malédiction.
Je checke le groupe WhatsApp.
Yann :
Vous avez vu le TIKTOK ???
Léo :
Oui.
Je déteste tout le monde.
Eli :
C’est lequel ?
Je soupire déjà.
Je quitte WhatsApp, ouvre TikTok, tape « Distorsion Pont ».
Ça apparaît en premier.
Un montage dégueulasse :
extrait vidéo du pont tordu filmé par un passant,
image du titre « NEVROSE » en rouge, flamme en overlay,
– notre son repris d’un enregistrement immonde du Souterrain,
– et par-dessus tout ça, un texte :
« ILS L’ONT CHANTÉ
ÇA S’EST PASSÉ
COÏNCIDENCE ? »
En fond, on entend ma voix, complètement saturée par le micro du téléphone :
« On se reverra sous le pont quand le métal pliera… »
Deux-cent-quatre-vingt-dix mille vues. Des dizaines de commentaires.
J’en lis quelques-uns malgré moi :
« 12 dates, 12 drames ça serait ICONIQUE »
« Je vais les voir samedi, j’espère qu’il se passera un truc 😍 » « Vous êtes malades ou quoi ?? Y’a un mort, bande de débiles. »
Je repose le téléphone sur mes genoux. J’ai envie de le jeter contre le mur.
À la place, j’ouvre le groupe.
Mara :
Je viens de voir le TikTok. J’ai envie de vomir.
Yann répond direct :
Au moins on a des vues ? 😭
Léo :
Yann.
Ferme-la.
Eli :
On répond pas.
On partage rien.
On ne fait même pas une vanne.
Mara :
De toute façon si je vois quelqu’un dire “12 dates 12 drames” devant moi je lui colle le micro dans la gorge.
Yann :
T’auras plus de micro après 😢
Mara :
C’est le but.
Je balance le téléphone sur le matelas, je me lève.
La journée s’annonce longue.
***
Au boulot, c’est encore pire.
Je traverse la boutique comme un fantôme, badge au cou, t-shirt noir trop corporate pour l’humeur du jour.
Laura me fait un signe de la main depuis la caisse.
— T’as vu ? On parle de toi sur TikTok !
Je relève la tête d’un coup.
— Pardon ?
Elle tapote l’écran de son téléphone.
— Mes petites sœurs m’ont envoyé ça hier soir, elles sont en mode “omg ta collègue c’est la chanteuse maudite”. Elles me saoulent. (Elle rit.) T’es maudite, maintenant.
Je serre la mâchoire.
— Tu peux éviter de dire ça à haute voix ici ?
Elle cligne des yeux.
— Wow, sorry. Je rigole, hein.
Je n’ai pas l’énergie d’expliquer que ce n’est pas drôle.
Que des gens écrivent « j’espère qu’il se passera un truc » au sujet d’un concert où des corps vont transpirer, se bousculer, respirer ensemble.
Je vais me planquer au stock, sous prétexte de déballer des cartons.
Je balance quelques cintres dans une caisse trop fort, le plastique claque.
Mon téléphone vibre dans ma poche arrière. Je le sors.
Un nouveau DM.
Pas @ear.aug. Un autre.
@lucie_rv :
« Salut, je sais que tu vas pas me répondre, mais j’essaye quand même.
J’étais dans la deuxième voiture, sous le pont. Je conduisais pas, j’étais passagère.
Je me rappelle pas tout, j’ai encore des flashs.
Par contre, y’a un truc que j’ai pas inventé.
Juste AVANT le choc, la radio s’est mise à buguer.
On n’écoutait pas vos trucs, hein. On était sur une station de pop. Mais pendant une seconde, j’ai entendu quelqu’un hurler “ON SE REVERRA SOUS LE PONT”.
J’ai cru que j’hallucinais.
Quand j’ai vu la vidéo TikTok, j’ai reconnu ta voix. Je sais pas ce que vous faites, mais arrêtez. »
Je relis trois fois.
Je vérifie le profil.
Photos d’une nana de vingt ans, plâtre sur la jambe sur les dernières, selfies d’hôpital, messages de soutien de ses amis en commentaires.
Ce n’est pas un troll.
Ce n’est pas un fan qui s’amuse.
C’est quelqu’un qui a failli y rester, qui a entendu ma voix sortir d’une radio qui ne passait pas ma musique.
Ma main tremble légèrement.
Je tape :
Mara :
Je suis désolée pour ce qui t’est arrivé.
Je ne contrôle pas ce que tu as entendu.
Je reste là, curseur qui clignote, sans savoir quoi ajouter. À la fin, j’envoie comme ça.
Elle ne répond pas tout de suite. Évidemment.
Je glisse le téléphone dans ma poche, je m’adosse au carton, tête renversée contre le mur.
Ma voix commence à sortir des radios des autres. Génial.
***
On répète l’après-midi dans un studio un peu moins pourri que d’habitude.
Pas chez Eli : un vrai local, loué à l’heure, avec des murs tapissés de mousse acoustique et des posters plastifiés de groupes morts depuis dix ans.
Je suis la dernière à arriver.
J’entends déjà Yann cogner sur les toms avant même d’ouvrir la porte.
— TUM TUM Tchac TUM TUM Tchac Tchac—
J’entre.
— Ah bah bravo, dit-il en me voyant. On joue dans vingt-quatre heures et madame arrive à la demi-heure.
— Elle bosse, elle, répond Léo en grattant quelques notes, assis sur une enceinte.
Eli branche encore des câbles, concentré, le front plissé.
— Désolée, je dis.
Ma voix accroche sur le “dé”. Personne ne fait de remarque.
— On fait le set complet, propose Eli. Avec la version modifiée d’Asphyxie. On time, on enchaîne, on cale les transitions.
Yann approuve en faisant tourner ses baguettes entre ses doigts.
— Faut qu’on soit carré, demain. Si les gens viennent juste pour voir “le groupe maudit”, autant les assommer avec du vrai son.
Je grimace.
— Tu peux arrêter de répéter cette expression ?
— Désolé.
Léo me lance un regard.
On sait tous les deux qu’il ne l’est pas vraiment, mais qu’il essaye.
On se met en place.
Première passe : on joue tout, sans réfléchir.
Tumeur, Hémorragie, Névrose, un ancien morceau qui fait office de respiration, Asphyxie nouvelle version…
Ma gorge tient.
Je force moins, j’articule.
Je sens pourtant, sous chaque note, quelque chose qui guette.
Au deuxième tour, on travaille les détails :
— Yann, tu ralentis sur le pont de Hémorragie. Léo, ta ligne de basse bouffe ma mélodie sur le deuxième couplet de Névrose. Eli, tu peux arrêter de mettre des harmoniques partout ?
On finit en sueur, et pour une fois, ce n’est pas uniquement à cause du surnaturel.
— Ça sonne bien, dit Eli, essoufflé.
— Ça sonne très bien, même, ajoute Léo.
Yann lève une baguette en l’air, victorieux.
— Ils vont se prendre une claque, demain. Malédiction ou pas.
Je hoche la tête.
Un tech du studio passe la tête par la porte.
— Ça va ? Pas de besoin particulier ?
— Non, merci, répond Eli.
Le gars jette un regard aux amplis, au micro, à nous.
— Vous avez un son… particulier, dit-il. Ça accroche.
— C’est le but, je dis.
— Ouais, ouais, je juge pas, hein, ajoute-t-il vite. (Il hésite.) Juste, si vous pouvez éviter de péter les plafonds, j’ai pas envie de refaire la sono demain.
Il rit, un peu nerveusement, et referme.
L’expression « péter les plafonds » me reste dans la tête plus longtemps que prévu.
***
On décide de faire encore une passe d’Asphyxie sociale, juste pour se rassurer.
— On fait que celle-là, OK ? propose Eli. Avec les nouvelles paroles.
Je me place devant le micro.
Je tends la main vers la feuille pour vérifier un vers.
Je n’ai pas le temps d’y poser les yeux.
Mon téléphone vibre dans ma poche arrière. Je l’ignore.
— On y va, dit Yann.
Eli compte.
Un, deux, trois, quatre.
La guitare démarre, la basse suit, la batterie s’emboîte. Tout est en place.
Je commence à chanter.
Nouvelle version.
Pas de morts.
Pas de trains qui déraillent. Pas de ponts qui cèdent.
Je parle de gens qui descendent un arrêt plus tôt.
De portes qui restent ouvertes. Des bus qui ne partent pas.
À mi-morceau, je commence presque à y croire.
Je commence presque à me dire que c’est possible de chanter ce monde-là : celui où les catastrophes restent coincées dans la gorge, où rien ne dépasse.
C’est à ce moment-là que ça saute.
Littéralement.
Un claquement sec, suivi d’un blackout. Tout s’éteint.
La guitare coupe net, la basse aussi, la batterie se retrouve seule une demi-seconde avant que le bruit des pads électroniques ne se change en « toc toc » ridicule.
Dans le même temps, quelque chose claque au plafond.
Un néon.
Un long tube fluo, fixé par deux attaches métalliques.
Il se détache d’un côté, pivotant comme une barre de pendule.
Je le vois tomber au ralenti, phosphorescentfosforescent, vibromassant venant droit, droit vers Léo.
— Putain !
Je lâche le micro, je me jette vers lui par réflexe.
Le néon heurte l’angle de l’ampli de basse, explose en pluie de verre. Léo recule à temps, les éclats lui frôlent l’avant-bras.
Un morceau de verre se plante dans le bois de la caisse claire de Yann. Un autre glisse jusqu’à mes rangers.
On reste figés.
Sans lumière.
Juste notre respiration et le tintement résiduel des dernières billes de verre.
— Putain… souffle Yann.
— Ça va ? Léo, ça va ? s’inquiète Eli.
— Ouais. (La voix de Léo tremble légèrement.) J’ai rien. Je crois.
Je cherche mon téléphone à tâtons, j’allume la lampe torche. Le studio ressemble à une scène de crime low-cost.
Verre partout.
Néon éventré, fil encore suspendu au plafond, fumée légère.
La porte s’ouvre.
Le tech repasse la tête, yeux écarquillés.
— Mais qu’est-ce que vous avez foutu ?!
— Rien. C’est vous qui avez foutu de l’électricité de merde, je grogne, encore à moitié secouée.
— Le disjoncteur vient de sauter pour tout l’étage, se défend-il. C’est pas votre salle en particulier.
Il nous regarde tous, puis le néon brisé.
— Bon. Bougez pas, je vais chercher de quoi nettoyer. (Il nous fixe encore.) Sérieux, les gars, vous jouez trop fort.
Je ferme les yeux.
« Vous jouez trop fort. »
J’ai l’impression d’entendre une phrase codée pour « vous êtes en train de réveiller un truc qu’on ne sait pas gérer ».
Léo passe une main sur son bras. Il regarde les éclats.
— C’était… près, dit-il doucement.
— On a dit “pas de morts”, je murmure.
Un silence.
— Ben c’est réussi, répond Yann d’une voix faussement légère.
Je lui lance un regard.
— Tu trouves ça drôle ?
— Non. (Il avale sa salive.) Mais je préfère ça à admettre que notre morceau anti-drame vient de nous balancer un néon sur la gueule juste pour prouver qu’il peut.
Eli reste accroupi, la main sur l’ampli.
— C’était bizarre, quand même, dit-il.
— Tout est bizarre depuis une semaine, réplique Léo.
Je pense à @lucie_rv, à la radio qui bugue, à ma voix qui sort d’une station pop. Je pense au spectre de Romain, aux silhouettes dessinées dans les basses. Je pense au fichier « piste_00 » qui se remplissait tout seul.
Je me redresse.
— On s’arrête là pour aujourd’hui, je tranche.
— On n’a pas fini le set, proteste Yann.
— Je m’en fous. (Je sens la fatigue tomber d’un coup, comme un rideau.) On est prêts. Ce qu’on a en plus ce soir, c’est juste des chances supplémentaires de se prendre des trucs sur la tête.
Eli hoche la tête.
— Je suis d’accord avec elle. J’ai pas envie d’invoquer la troisième guerre mondiale avec une sixième prise.
Yann lève les mains, vaincu.
— OK, OK.(Il regarde le néon fracassé.) On se casse, alors.
On aide le tech à ramasser les morceaux de verre, on s’excuse vaguement, on sort du studio comme des gens qui quittent un endroit où ils viennent de faire une connerie sans pouvoir la nommer.
Dehors, il fait encore jour. Un jour blanc, sans relief.
Léo allume une clope, tire dessus comme si c’était un test de spirométriespiromètre.
— Tu vas péter ta voix avant samedi, je remarque.
— Toi aussi, répond-il.
On esquisse un sourire. Ça tient trois secondes.
— On le fait quand même, hein ? demande Yann.
— Le concert ? je répète.
— Oui.
Eli le regarde comme s’il venait de demander « on respire encore ? ».
— On fait le concert, oui.
Il y a une détermination dans sa voix qui, pour une fois, ne vient pas du besoin de jouer, mais de quelque chose de plus profond.
— Et si… commence Léo.
— Si quoi ?
— Si un truc se passe qui concerne pas que nous ?
Je le fixe.
— Un truc se passera, de toute façon. (Je lève une main.) Parce que même sans malédiction, même sans clé, un concert, c’est toujours des gens qui boivent, qui se bousculent, qui se foutent des coups. (Je hausse les épaules.) On ne contrôle déjà pas ça.
Léo insiste :
— Non, mais si c’est lié à un morceau ?
Je souffle.
— Alors on décidera après ce qu’on fait. J’ajoute, plus bas : Mais si on annule maintenant, on lui donne raison.
— À qui ? demande Yann.
Je ne réponds pas.
À la voix d’en dessous.
À l’oreille augmentée.
À ce truc qui nous a déjà volé trois textes, une clé, un pont, un néon.
Je refuse de lui donner aussi la scène.
***
Le soir, je suis censée me reposer.
Boire du miel citron, me taire, dormir.
Évidemment, je fais tout l’inverse.
Je reste assise par terre dans mon salon, guitare acoustique sur les genoux, carnet ouvert à côté. Je gratte quelques accords, je fredonne, je raye, je réécris.
Je ne cherche pas à écrire un nouveau morceau. Je cherche juste à occuper le terrain.
Chaque mot que je pose sur le papier, c’est un mot que moi je décide.
Même s’il est nul.
Même s’il finit à la poubelle.
Mon téléphone, posé sur la table basse, reste noir une bonne heure. J’en arrive presque à me dire que peut-être, ce soir, j’aurai la paix.
Ça vibre.
Je ne sursaute même plus.
Je pose la guitare, j’attrape le téléphone, je regarde l’écran.
Pas Insta.
Pas @ear.aug.
Un SMS.
Numéro inconnu.
« Tu es prête pour demain ? »
Je lutte pour ne pas répondre « qui est-ce ? » comme une ado dans un mauvais téléfilm.
Je tape :
Qui êtes-vous ?
Réponse instantanée.
« Tu préfères quand je suis sans pseudo ? »
Je ferme les yeux.
— Bien sûr, je grogne.
Je tape :
Tu as mon numéro comment ?
« On t’appelle, on t’écrit, on te diffuse.
Tu crois vraiment qu’un numéro va rester sacré ? »
Je serre les dents.
Qu’est-ce que tu veux de nous, exactement ?
« Ce que vous savez déjà donner.
La différence, c’est que maintenant, il y a plus de témoins. »
Je pense à Lucie, à la radio.
Aux gens sur TikTok qui espèrent « un truc ».
Aux gamins qui partageront les stories de demain.
Tu te nourris de quoi, là-dedans ?
Des vues ?
Des morts ? Du bruit ?
Une pause.
Je pourrais croire qu’il réfléchit.
« De la coïncidence.
C’est le seul truc que les humains ne supportent pas.
Vous avez passé votre vie à essayer de vous convaincre que tout avait un sens. Moi, je me contente de vous tendre un miroir où les accidents riment. »
Je pose la main sur ma gorge.
Et ma voix ?
Tu fais quoi avec ?
« Je la règle.
Tu as toujours voulu qu’on t’entende. Maintenant, c’est le cas. »
Je reste un long moment à fixer l’écran.
Il n’a pas totalement tort.
J’ai hurlé des années dans le vide, dans des caves, dans des caves plus chères qu’on appelle des « petites salles », dans des micros qui saturent, pour des gens qui filment des bouts de couplet sans jamais écouter les paroles.
Quand quelqu’un, quelque chose, répond, je ne suis pas foutue de simplement dire « non merci ».
Demain, on joue NOS versions, j’écris. Pas les tiennes.
La réponse met plus de temps à arriver.
« Demain, vous jouerez ce que vous pouvez. Le reste, c’est toujours moi qui mixe. » Je jette le téléphone sur le canapé.
Je voudrais être capable de rire de ça.
De me dire que c’est juste un taré qui a récupéré mon numéro via je ne sais quelle fuite, qui s’amuse à pousser sur les points sensibles.
Mais alors pourquoi Romain a vu des ponts sur ses spectres ?
Pourquoi Lucie a entendu ma voix sur une fréquence où je n’étais pas ?
Pourquoi un néon a décidé de nous frôler au moment où je chantais « les catastrophes qui n’arrivent pas » ?
Je prends une grande inspiration.
— OK, je murmure. Tu mixes. (Je serre le poing.) Mais c’est moi qui monte sur scène.
Je fais défiler mes propres paroles dans ma tête comme on récite une prière inversée.
Tumeur.
Hémorragie.
Névrose.
Asphyxie.
Je les connais par cœur. Il les connaît par cœur.
On verra bien, demain, qui les tient le mieux.
***
Ailleurs, dans une chambre un peu trop petite pour le bruit qu’elle va contenir, un gamin enfile un tshirt noir avec « DISTORSION » peint dessus à la main.
Il vérifie son reflet, ajuste sa casquette, hausse un peu le volume de ses écouteurs.
Dans son oreille gauche, Hémorragie lente.
Dans la droite, une autre couche, quasi inaudible, un souffle, un frottement.
Il ne l’entend pas vraiment. Il l’enregistre.
Sur son bureau, son téléphone affiche la page de l’événement :
« DISTORSION — LIVE — COMPLET »
En dessous, quelqu’un a commenté :
« J’ai fait les comptes.
12 morceaux en tout sur leur EP + démos.
12 chapitres de roman qu’elle a postés y’a un an sur un vieux blog.
12 dates dans leur tournée d’été.
Si c’est pas un signe, je sais pas ce qu’il vous faut. »
Le gamin rit.
— Douze drames, alors, murmure-t-il, mi-amusé, mi-excité.
Il n’en croit pas un mot.
Comme tout le monde, jusqu’à ce que la coïncidence se transforme en coup de projecteur.
Dans le coin de l’écran, la vidéo TikTok avec le pont continue de tourner en boucle, sans le son.
Demain, il sera dans la salle.
Pas loin de la scène.
À la hauteur des basses.
À la hauteur où, selon Romain, « la deuxième structure » dessine des silhouettes.
Demain, je hurlerai pour lui aussi.
Pour tous. Pour moi.
Demain, ce sera le sixième chapitre que quelque chose écrit déjà avec nous.














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