Genre : Avant-garde Black Metal/Post Black Metal
Note : 85/100 (Mémé Migou)
Label : L’Ordalie Noire
Sortie : 6 Juin 2025
Quel est le point commun entre le Black Metal et le Haïku ? Owls !
Quel est le point commun entre le Haïku et le Tarot ? Owls !
Quel est le point commun entre le Tarot et le Dark façon gothique ? Owls !
Quel est le point commun entre le Dark et la nuit ? Owls !
Et mon tout est… Un EP de 25 minutes qui vous happe dans ses serres de rapace, un soir de lune à peine pleine, où les étoiles se font toiles qui brûlent dans un noir si profond qu’il avale toutes les couleurs comme un ogre qui se gave sans se soucier de sa panse qui pourrait exploser.

Bien qu’éclos en 2024 sous la poésie de Romain Nobileau, Owls est un projet, certes de Tours (car quoi de mieux, pour airer qu’une tour bien ancrée dans un passé revisité par les vents de nouveaux territoires), mais avec du beau monde venu tout droit de la scène nantaise, jusqu’au label, L’Ordalie Noire, que l’on ne présente plus. Et c’est le 6 juin 2025, que le sextuor scelle son premier envol du nid, avec Une toile de plus à brûler.
Du Haïku, Owls va piocher non seulement son aura de Nature offrant un terrain de jeu pour les oiseaux de proie, mais également son pas de côté. En cela, on peut aussi le rapprocher de la carte XII, celle du pendu dans le Tarot. Quand on est face à un blocage, quoi de mieux que de faire un pas de côté pour voir le problème sous un nouvel angle. La solution vient la plupart du temps s’imposer d’elle-même. Et si on voit très bien le lien avec la Nature, quid du pas de côté ? La vision métaphorique de tranches de vie par les yeux perçants des rapaces nocturnes. Il suffit de lire les paroles pour comprendre la portée Dark, voire romantique d’un Caspar David Friedrich dans son tableau « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
Si dans l’ombre je te suis, quand je me perds dans les méandres des cieux,
Je perds la notion du temps, quand mon regard croise tes yeux.- (« Nos chairs ternies »)
Et tes rémiges ont caressé mon côté sombre.
Oui, ce sont bien elles qui m’ont d’abord séduit.- (« Effraie »)
On pourrait y lire moult interprétations. Autant que nos préoccupations du moment nous les susurrent. Mais on ne pourra faire l’impasse sur ce jeu de l’amour et du hasard qui fait office de plume rouge tout au long des 4 titres.
D’eux-mêmes, il s’étiquettent Avant-garde Black Metal. Bien sûr que c’est Black Metal ! Dans l’ambiance, dans le chant de Romain – un peu à la Anorexia Nervosa-, blast beats, mais pas que… ! (selon la formule consacrée). Il y a un côté Black atmosphérique avec des claviers typés sidéral. D’ailleurs, on peut aussi rapprocher certains passages de claviers à ceux que l’on trouve dans Korova (exemple sur la fin du second titre, « Rejection »). Et surtout, ils tentent des choses. C’est en cela qu’ils se réclament de la scène avant-gardiste. Du presskit, on peut lire Dodheimsgard (entre autres) en influences. Là, je suis bien moins convaincue. Dodheimsgard, je le vois plus sur le dernier album de Sun After Dark, qui peut perdre l’auditeur par ses plans qui partent dans tous les sens. Bien moins ici. Je ne vois pas ce côté chien fou, cette lueur de folie. Par contre, une lueur d’espoir et de désespoir acoquinée à des mises en place rythmiques assez osées. La basse a un son droit qui perce bien le mix, ce qui n’est pas pour me déplaire. Quant aux guitares, avec les claviers, ils offrent des mélodies qui se gravent dans nos esprit, tatouage de notes.
« Nos chairs ternies » place l’ambiance nocturne. On navigue entre l’état contemplatif de ceux qui ouvrent leurs sens à la nuit et… à la peur que celle-ci peut engendrer. Le tempo est enlevé, course effrénée d’une proie après avoir entendu les hululements létaux.
Dans nos chairs ternies, le temps ne fait que passer,
Et cet air du temps, comme une ritournelle, sans se retourner,
Lorsque je t’aperçois à contre-jour sans t’avoir espéré.
Paroles de Anne Jambrek sur ce titre uniquement, on y lit l’amour, la vie, la vieillesse, le coup de foudre, les rides, les chairs ternies qui ne sont pas sans rappeler certains vers sombres de Baudelaire parlant de vers sur une carcasse.
« Rejection » met de côté la poétique amoureuse pour se pencher sur la « gnose narcissique à l’odeur cadavérique »… Tout se fait angoissant, ici, autant les claviers que la batterie (vers 3:40 par exemple), quand le propos nous place face à notre société faite de hordes d’ultracrépidariens qui vont régurgiter leurs avis à la volette sur le terreau de l’ennui et de la bêtise humaine :
Tu régurgites tes connaissances
Sur l’humus frais de l’indifférence.
Et pourtant, et pourtant,
Tu craches ce que tu sais
Sans même les avoir digérées.
Ça nous parle, hein… Pourtant, ces boules que rejettent les hiboux pourraient s’avérer de belles œuvres d’art, comme César et ses compressions… Partir de la simplicité de ce qui nous entoure pour le rejeter en œuvre d’art… Mais on gardera le côté vorace recrachant ce qu’il ne peut appréhender.
« Effraie » revient sur le jeu de cache-cache… De l’autre, il n’y a que le murmure… :
Et quand finalement, tu réapparais.
Je comprends que je ne peux plus me cacher.
Voulant te serrer dans mes bras esseulés,
Sans un bruit, à nouveau, tu disparais.
Est-ce moi qui t’effraie ?
Ces doubles sens, ces mots que l’on tord dans tous les sens, la polysémie, tout cela est savoureux. Au même titre que l’on déguste les jeux de mots d’un Souchon ou d’un Louise Attaque. Le texte soutient la musique et vice versa. La voix est bien plus grave et les guitares offrent du tremolo picking chère au Black Metal. Le tempo est pachydermique, lourd et lent. Plus lourd que lent, car les claviers apportent un léger souffle d’air. Écoutez la rythmique, tendez l’oreille à la basse, c’est pur bonbon. Le texte est clairement compréhensible (oui, ce sont deux termes redondants pour souligner la chose) et qu’est-ce que c’est agréable !
On finit sur un titre doux-amer « Un masque de hasard », désabusé, même si le début reprend un tempo élevé et les blast, on a un côté rock gothique (c’est un peu exagéré), notamment quand après 1:15 la voix claire vient caresser nos sens. Une voix claire tutoyant le spoken words. On alterne breaks calmes, éthérés ( ce solo de guitare vers 5:00 et celui du clavier vers 7:00) et reprises tendues.
Des mots tordus, des vers torturés,
Comme pour masquer le vide que l’on veut ignorer.
Elle sait que les mots, bien qu’enlacés,
Ne sont qu’une toile de plus à brûler.
Les mots, bien que enlacés, ne sont qu’une toile de plus à brûler… On termine comme on commence, sur des cris d’effraie ou de hibou… N’oublions pas qu’il est symbole de sagesse.
Alors oui, ce premier EP est une belle réussite. Ce n’est pas un Black Metal Avant-gardiste comme on a pu l’avoir avec un Solefald en son temps, mais ils osent dépasser le genre avec des mises en place et des rythmiques terribles – j’emploierais plutôt le terme de Post Black Metal. On finit l’album avec un goût de trop peu. On veut encore de ces mélodies qui marquent au fer rouge, de ces textes qui viennent titiller nos côtés sombres et désenchantés. On veut encore planer avec les Hiboux, pour voir le monde, l’amour, d’un œil perçant, avec assez de hauteur pour fondre non pas en larmes, mais sur nos chairs ternies, point précis de nos désirs, cible de nos chasses nocturnes. Alors vous savez quoi ? Une fois fini, on recommence sans vergogne.
La nuit s’éteint, l’oiseau s’envole
Poètes taisons nous, le silence est notre rôle.- (« Un Masque de hasard »)
Tracklist :
- Nos chairs ternies
- Rejection
- Effraie
- Un masque de hasard
Line up :
Romain Nobileau – Chants
Tanguy Andujar – Guitare
Damien Prunier – Guitare
Rémy Robinot – Basse
Nicolas Pourré – Claviers
Quentin Regnault – Batterie
Liens :
https://lordalienoire.bandcamp.com/album/une-toile-de-plus-br-ler




