Auteur : Lyly Allan
Chapitre #7
Lyly Allan a eu l’extrême gentillesse de nous proposer un deal qui sort de l’ordinaire pour Memento Mori Webzine : un roman !
Oui, tout un roman… 12 Chapitres… A raison d’1 par mois, le dernier jour. Vous pensez bien que chez MMW, on a dit OUI, de suite, en espérant qu’Halloween tombe un vendredi 13, ce serait génial d’y poster le dernier chapitre avant l’épilogue… (private joke de notre cher JP).
Ce roman, c’est DISTORSION…Le premier chapitre a été en diffusé au mois de janvier.
C’est parti pour le chapitre 7 :

Chapitre 7 — Asphyxie
Le bruit après Névrose ne ressemble plus tout à fait à un applaudissement.
C’est plus… dense.
Une masse compacte de cris, de mains, de téléphones levés, avec quelque chose d’hystérique dedans.
Je reste plantée là, le micro à quelques centimètres de ma bouche, encore essoufflée. Je sens la sueur couler entre mes omoplates, collant mon t-shirt à ma peau.
Ils viennent de chanter une version de mon texte que je n’ai jamais écrite. Et ils l’ont fait comme si c’était évident.
Je tourne la tête vers Eli.
Son regard dit très clairement : « Tu as entendu ? ». Je lui renvoie un « Évidemment que j’ai entendu ».
Dans mon in-ear, le retour est encore ouvert.
Un souffle blanc, un léger larsen au fond.
Et, en dessous, un murmure.
— Tu vois ?
Ce n’est pas la voix du tech. Ce n’est pas l’un des gars.
C’est… trop près.
Juste derrière mon oreille interne.
— Ils la connaissaient déjà, continue la voix.
Je ferme les yeux une seconde, comme si ça pouvait couper le signal.
— Prochain morceau, hurle Yann derrière.
Je le vois lever les baguettes, prêt à enchaîner, fidèle à son instinct : ne jamais laisser de silence trop long, ne jamais permettre au cerveau de sortir du tunnel.
Je lève la main. Paume vers lui.
Stop.
Je m’avance d’un pas vers le micro.
La salle baisse un peu de volume, réflexe conditionné : quand la chanteuse approche du micro en dehors du morceau, c’est forcément pour dire un truc important.
J’ai le cœur qui tape si fort que j’ai l’impression que le micro pourrait le capter.
— OK, je commence.
Ma voix claque, plus sèche que prévu.
— On va mettre un truc au clair tout de suite.
Un « ouaaaais » traîne. Quelques sifflements.
Je les scanne, même si je ne vois que des morceaux de visages, des yeux, des bras.
— Ce que vous venez de chanter, là, sur Névrose…
Je m’interromps un quart de seconde.
Un téléphone au premier rang zoome sur ma bouche. Je me retiens de le repousser d’un coup de rangers.
— …je ne l’ai jamais sorti, je dis.
Un brouhaha.
Des « hein ? », des rires nerveux.
— Je ne l’ai jamais posté, jamais publié, jamais enregistré. (J’appuie sur chaque « jamais » comme sur un interrupteur.) Et pourtant, vous l’avez dans la tête.
Je ne pose pas la question « comment ».
Eux non plus.
Ils sont là pour le frisson.
Je reprends.
— Alors je vais vous dire un truc : si vous commencez à croire que chaque fois que vous ouvrez la bouche avec nous, ça va attirer des ponts, des accidents ou je ne sais quel folklore… partez.
C’est sorti tout seul.
La salle réagit comme un animal blessé.
Une vague de murmures, de mouvements.
Je vois deux personnes hausser les épaules, se diriger vers le fond. La plupart ne bougent pas.
— Parce qu’on est là pour faire de la musique, pas pour nourrir vos fantasmes de « douze drames, douze dates », je crache.
Un type au milieu hurle :
— ON S’EN FOUT, ON VEUT JUSTE LE SON !
La salle éclate de rire.
Les téléphones tremblent, les vidéos continuent de tourner.
La voix dans mon in-ear murmure, amusée :
— Tu vois ? Ils t’aiment plus quand tu mens.
Je serre la mâchoire.
— Bref, on n’est pas des prophètes, je termine. (Je baisse d’un ton.) Et ce soir, personne ne meurt.
Je ne l’ai pas prévu.
Mais c’est là. Net.
Un silence très court.
Puis quelqu’un répète, hilare :
— PERSONNE NE MEURT !
D’autres reprennent.
Ça repart presque en chant.
— Personne ne meurt ! — Personne ne meurt !
Et évidemment, ils le scannent, ils le filment, ils mettent des flammes, des crânes, des cœurs noirs.
Yann en profite.
Il frappe les baguettes au-dessus de sa tête.
— ASPHYXIE SOCIALE, hurle-t-il.
Le titre roule dans la salle comme une boule de démolition.
Je recule d’un pas, je me replace, je serre le micro.
Dans mon oreille, la voix ricane.
— On respire ensemble ?
Yann compte.
Un, deux, trois, quatre.
Le riff démarre.
Version modifiée.
Celle où rien n’explose.
Celle où les catastrophes restent dans les coulisses.
Je m’enclenche comme une machine bien huilée.
Premier couplet :
Je parle des rames de métro qui restent à quai trop longtemps, des bus qui ne partent pas, des panneaux lumineux qui clignotent « RETARD INDÉTERMINÉ ».
Les gens rient, certains crient « c’est tellement ça ! ».
Je me cale sur le clic interne. Je surveille chaque mot.
Derrière, toutefois, une autre version du texte se superpose, parfaitement calée au même tempo. Une version où les gens ne descendent pas un arrêt plus tôt.
Où les portes se referment trop vite.
Où les annonces automatiques se transforment en cris.
Je les entends.
Comme un playback fantôme.
Au premier refrain, j’ai un choix à faire.
Version sûre :
« On étouffe à petit feu, mais on tient debout »
Version de la clé :
« On étouffe à petit feu jusqu’à tomber »
Je choisis la mienne.
« On étouffe à petit feu, mais on tient debout ! »
Je pointe le micro vers la salle.
— À VOUS !
C’est un réflexe.
Un vieux réflexe.
Je le regrette aussitôt.
Deux cents poitrines s’ouvrent, deux cents gorges se tendent.
Et en retour, je reçois :
— « On étouffe à petit feu jusqu’à tomber ! »
Ils chantent l’autre version. Tous.
Je prends le coup comme un direct en plein sternum.
Je vois Loïc au fond faire un geste nerveux.
Je vois un des flics pivoter légèrement vers son collègue, comme si quelque chose venait de se décaler.
Sur ma droite, une fille au troisième rang ploie les genoux, un instant.
Je la vois vaciller, comme si une main invisible appuyait sur sa trachée.
Sa pote la rattrape par le bras, lui colle une bouteille d’eau dans la main.
J’insiste.
— NON, je hurle dans le micro, plus fort que la musique. Je m’entends me casser un peu la voix. — On tient debout.
Je le répète.
Encore.
Et encore.
Yann frappe plus lourd.
Eli durcit le riff.
Léo bourre les notes.
La salle commence à hésiter.
Certains continuent « jusqu’à tomber », d’autres basculent sur « on tient debout ». Les deux phrases se chevauchent.
C’est un combat. Littéralement.
Deux lignes mélodiques pour la même place.
Dans mon in-ear, la voix souffle :
— Tu ne peux pas gagner sur tous les couplets.
Deuxième couplet.
Je me concentre sur ce qu’on a écrit.
Les corps coincés dans les open spaces, les ascenseurs bloqués à l’étage intermédiaire, les clés qu’on cherche trop longtemps au fond d’un sac.
Des drames minuscules, des asphyxies acceptables.
Je les balance comme un inventaire.
Sous mes pieds, la scène vibre plus que d’habitude.
Je sens la tension de la foule, compacte, qui pousse vers l’avant.
À ma gauche, la barrière de sécurité – un pauvre truc en métal tubulaire – se met à geindre, à chaque vague de pogo.
Les agents de sécu tendent les bras, font signe de reculer. Personne ne recule.
Le pont n’est plus en béton, il est en chair.
Je plante le regard sur le gamin au t-shirt peint.
Il est en plein milieu de la pression.
Une marée de dos le pousse contre la barrière.
Il chante à pleins poumons, le visage rouge, les yeux brillants.
Je vois très bien le scénario que l’autre texte réclame :
La barrière qui cède, les corps qui basculent, les premiers rangs piétinés, l’article du lendemain, les commentaires « ils l’avaient encore chanté ».
Je refuse.
Je change le pont.
Là où on avait prévu de laisser un silence avant la montée finale, je remplis. Je crache des mots qui n’existent dans aucune version.
— « PERSONNE NE TOMBE CE SOIR ! »
Je le hurle, sans mélodie, sans mesure. Juste un cri.
Yann rate presque un coup, surpris.
Léo se cale sur la phrase. Eli suit.
Je répète.
— « PERSONNE NE TOMBE CE SOIR ! »
La foule, cette fois, reprend mot pour mot.
PERSONNE NE TOMBE CE SOIR !
Ça pulse.
Ça roule.
Ça devient un chant.
Les agents de sécu en profitent : à chaque « PERSONNE », ils tirent un corps hors de la mêlée, basculent un ou deux gamins par-dessus la barrière, les font passer sur le côté.
Le gamin au t-shirt peint se retrouve éjecté presque malgré lui, tombant sur le sol, genou le premier.
Il grimace, mais il respire.
Je continue.
— PERSONNE NE TOMBE CE SOIR !
J’ai l’impression d’injecter ma phrase de force dans le texte de l’autre.
Dans mon oreille, la voix se fait plus sèche.
— Tu triches.
Je souris, un rictus plus qu’un sourire.
— Tu mélanges les couches, continue-t-elle.
Je réponds tout haut, dans le micro, sans m’adresser à elle directement mais en sachant très bien qu’elle comprendra.
— JE FAIS CE QUE JE VEUX AVEC MA VOIX.
Ça déclenche encore plus de cris.
Le dernier refrain arrive.
Je sais que c’est là que ça tente de frapper fort, en général. C’est toujours là que les morceaux aiment mordre.
Je n’ai pas le temps de me préparer à quoi que ce soit.
Au moment où je lâche le premier « On étouffe à petit feu », un bruit sec retentit à ma droite.
Pas un néon, pas une explosion.
Un claquement métallique, suivi d’un grondement.
L’une des barres latérales qui tiennent un stack d’enceintes vient de bouger. Très légèrement.
La sono de droite penche d’un centimètre. Puis deux.
Le tech de scène gueule quelque chose qu’on n’entend pas.
— CONTINUEZ, hurle Eli à travers les dents.
Sa guitare ne faiblit pas.
Je vois, du coin de l’œil, un mec du staff se jeter sur le système, accrocher une sangle à la volée, la serrer, enserrer la pile de caissons à grand renfort de jurons.
Ça tient.
Ça grince.
Mais ça tient.
Je ne lâche pas le refrain.
Cette fois, la salle hésite moins. Ils se calent sur moi.
Ils chantent « on tient debout ».
Peut-être parce que physiquement, ils comprennent que c’est ça, l’enjeu : tenir debout, littéralement.
Le son monte, la chaleur aussi.
Au fond, une alarme incendie se met à clignoter.
Une lumière stroboscopique rouge-blanche, sans le son.
Je capte Loïc qui court vers le panneau de contrôle, qui parle à un agent de sécu, qui fait signe « pas d’évacuation, pas maintenant ».
Je devrais arrêter de chanter.
Je devrais dire « on coupe, on sort calmement ».
Je ne le fais pas.
Je suis arrivée trop loin pour lâcher maintenant.
J’enfonce la phrase dans la gorge de tout le monde une dernière fois.
— « ON TIENT DEBOUT. »
La fin du morceau est une rupture nette, un mur.
Yann écrase le dernier coup de cymbales, Eli laisse résonner une note, Léo maintient la basse une seconde de trop, je hurle le « bout » final en me déchirant volontairement la voix.
Silence.
Un vrai.
Une seconde où même le public, surpris par la coupure, ne sait plus s’il doit crier ou respirer.
Puis le vacarme.
Cris.
Sifflets.
Applaudissements. Rires.
Et, au-dessus de tout ça, comme un couvercle qu’on referme brutalement :
Le courant qui saute.
Un « POC » énorme dans le système électrique, suivi du noir complet.
Plus de spots.
Plus de son.
Plus de retours.
Juste le bruit brut de deux cents personnes dans une salle plongée dans l’obscurité.
Un quart de seconde, le silence.
Puis les voix montent.
— HEY !
— C’EST QUOI ?
— PUTAIN !
— ALLUMEZ !
Des téléphones s’allument, petites lucioles bleues bougeant en tous sens.
Sur scène, tout le monde est figé.
Je retire mes in-ear d’un geste.
Le monde redevient analogique, avec ses bruits, ses chuchotements.
J’entends quelqu’un tomber sur une chaise, un verre qui se renverse, une bouteille qui roule sur le parquet.
La panique est là, à la frontière, prête à mordre.
Je n’ai pas le temps d’hésiter.
Je m’approche du bord de la scène, je hurle sans micro :
— CALMEZ-VOUS.
Ma voix n’est pas amplifiée, mais elle porte. Le genre de cri qui traverse un gymnase.
Quelques têtes se tournent, des faisceaux de lampe s’accrochent à mon visage.
Je continue.
— On a juste perdu le courant. (J’articule, lentement.) Personne ne tombe, personne ne pousse, OK ?
Je vois les agents de sécu, torches à la main, lever le pouce dans ma direction. L’un des flics ressort sa lampe, la pointe vers le plafond, vers les issues.
— La lumière de secours va se rallumer, lance quelqu’un au fond, sans micro lui non plus.
Comme pour lui donner raison, une rangée de petites leds vertes se met à briller au-dessus des portes, sur les côtés.
Les panneaux « SORTIE » s’allument faiblement.
La salle respire.
Un rire nerveux éclate quelque part.
— C’ÉTAIT PRÉVU ? hurle un type.
— ÉVIDEMMENT QUE NON, je réplique.
Des gens rigolent.
D’autres restent silencieux, scotchés à leurs téléphones.
Je repère le gamin au t-shirt peint, assis par terre contre la barrière, le dos à la scène.
Il tient sa jambe, grimace, mais il lève le pouce quand son pote lui demande si ça va.
Ça va.
Je sens quelque chose en moi se relâcher.
Pas totalement. Mais un cran.
Eli s’est approché.
— On peut pas reprendre, murmure-t-il à mon oreille. Le disjoncteur général a sauté. Loïc est en train de voir.
— C’est fini, je dis.
Je le dis vraiment, cette fois.
Pas en mode dramatique. Factuel.
— On a fait le set.
Je jette un coup d’œil vers la feuille scotchée sur le sol, près du retour. Je compte : Tumeur, Hémorragie, Vérins, Névrose, Asphyxie.
On a tout fait.
Pas de rappel.
Pas de morceau de trop.
— On sort ? demande Léo.
Je réfléchis une seconde.
La salle est encore pleine.
Les gens parlent, rient, filment le noir, mettent déjà des légendes du genre « ils ont fait sauter la salle ».
Je prends une grande inspiration.
— Non.
Je me tourne vers le public, encore une fois.
— On ne peut pas rejouer, je dis. Courant mort. (Je lève les mains.) Mais merci d’être venus. (Je force un rire.) On se reverra quand la ville aura payé sa facture EDF.
Quelques applaudissements, des rires, des « ohhh » déçus.
Je ajoute, plus bas :
— Rentrez chez vous sans faire la queue pour un accident, s’il vous plaît. J’ai ma dose.
Des gens applaudissent pour de vrai, cette fois. Un « BRAVO » sincère.
Je laisse mon regard glisser sur eux.
Je ne vois plus le type aux yeux gris.
Je ne sais pas s’il a disparu pendant le set, s’il s’est fondu dans la masse, ou s’il n’était jamais vraiment là autrement que comme un bug dans mon champ de vision.
On quitte la scène dans le noir, guidés par nos mémoires spatiales, par les petites leds au sol.
Derrière, dans le couloir, Loïc nous attend.
Il a les traits tirés, une goutte de sueur au front.
— Ça va ? lance-t-il d’abord. Vous avez rien ?
— Rien, répond Eli.
— Un néon de moins et quelques amplis à vérifier, ajoute Léo.
— Un gamin qui s’est fait le genou, dit Yann. Mais il rigolait encore.
Loïc hoche la tête, soulagé.
— Les pompiers arrivent quand même, dit-il. Dès que y a coupure en plein événement, ils envoient une équipe.
Il nous regarde un à un.
— Je suis désolé, les jeunes.
Je fronce les sourcils.
— Désolé de quoi ?
— De… (Il cherche ses mots.) Je sais pas. D’avoir fait venir trop de monde, d’avoir relayé un truc que je maîtrisais pas, d’avoir pensé que ça ferait juste du buzz.
Je le fixe.
— Personne n’est mort, je lui rappelle.
Il acquiesce.
— Personne n’est mort, répète-t-il, comme s’il testait le goût de la phrase.
Il se tourne vers Eli.
— Et votre… délire de fichiers, là… vous arrêtez, hein ?
— On verra, répond Eli.
Ce n’est pas ce que Loïc voulait entendre. Mais c’est honnête.
On regagne la loge.
Le frigo bourdonne toujours, indépendamment de la panne générale, branché sur un circuit à part. Ironique.
Yann attrape une autre bière, cette fois sans se faire engueuler.
— À la nôtre, fait-il.
Je m’effondre sur le canapé, le corps vidé.
La voix dans mon oreille est revenue malgré le fait que j’ai enlevé mes in-ear. Elle ne passe plus par les câbles.
— Tu as bien joué, murmure-t-elle.
Je ferme les yeux.
— Personne n’est mort, je répète.
— Pour ce chapitre-là, oui.
Je rouvre les yeux.
Quel chapitre ?
Un rire, léger.
— Sept sur douze.
Je sens un froid très précis glisser le long de ma colonne.
— Tu comptes, toi aussi, je murmure.
— Tu croyais que vous étiez les seuls à faire des tracklists ?
Je serre les poings.
— On t’a arrêté ce soir, je dis.
— Tu m’as obligé à changer d’arrangement, corrige la voix. (Elle a l’air presque… intriguée.) C’est rare. On s’ennuie vite quand les humains répètent toujours les mêmes tragédies.
Je sens les regards des gars sur moi.
— Ça va ? demande Léo.
Je hoche la tête.
— Il dit qu’il s’ennuie, je lâche.
— Qui, il ? fait Yann.
— Le parasite, répond Eli à ma place.
Silence.
Je me penche en avant, les coudes sur les genoux.
— Écoute-moi bien, je dis, sans savoir si je m’adresse à la voix, aux gars, à moi-même ou aux trois en même temps. Tu peux continuer à t’amuser avec les coïncidences, avec les spectres, avec les versions alternatives. (Je lève la tête.) Mais si tu veux la mort, tu t’es trompé de gorge.
La voix reste silencieuse une seconde.
Puis :
— Qui te parle de mort, ce soir ?
Je me fige.
— Tu viens de dire « chapitre sept sur douze ».
— Oui.
— Douze quoi ?
Un frisson.
— Douze formes. (Une pause.) Mortelles… ou pas.
Je me tourne vers Eli.
— Tu te rappelles, les premiers fichiers ?
— Tumeur, Névrose, Asphyxie…
— Combien en tout ?
Il réfléchit.
— Douze, dit-il.
Yann avale de travers.
— Douze morceaux. (Il compte sur ses doigts.) Douze dates. (Il se tourne vers moi.) Tu avais parlé de douze chapitres, aussi, non ? Quand tu avais voulu écrire un truc concept, là…
Je me revois, un soir, chez moi, carnet ouvert, écrire « 12 » en haut d’une page, pour un « roman concept autour d’un groupe maudit » que je n’ai jamais commencé.
Je croyais.
Je ris.
Un son sans joie, sec.
— La bonne nouvelle, je souffle, c’est qu’on est déjà à la moitié.
— La mauvaise ? demande Léo.
Je regarde mes mains.
Elles tremblent légèrement.
— La mauvaise, c’est qu’il vient de considérer ce soir comme une réussite. Sans mort.
Yann se gratte la nuque.
— C’était une réussite, objectivement.
— Pour nous, oui, dit Eli.
Je ne sais pas pour qui je le dis quand je lâche :
— Il a testé jusqu’où on était prêts à aller pour tenir debout.
Un silence.
Je sens le téléphone vibrer dans ma poche.
Je sors l’appareil, je regarde l’écran.
Notification Insta. @ear.aug.
J’ouvre.
« Belle asphyxie.
Aucun arrêt cardiaque, mais beaucoup de souffle retenu. Tu apprends vite. »
Je serre le téléphone.
Un deuxième message arrive.
« À la prochaine, on travaillera sur les os. C’est dommage de les laisser intacts. »
Je verrouille l’écran, je le lâche sur la table basse.
— Il parle des os, j’annonce.
— Super, grogne Yann. On va tous finir en puzzle.
Léo se redresse.
— On ne fait plus un seul concert sans décider à l’avance de ce qu’on accepte ou pas, dit-il. (Il me regarde.) Tu as réussi à t’imposer ce soir.
— À moitié, je nuance.
— C’est toujours la moitié de plus que tout le monde avant toi, réplique Eli.
Je les regarde tous les trois.
On est en sueur, épuisés, secoués.
On devrait être euphoriques : la salle pleine, les gens qui ont chanté, l’électricité coupée comme un final rock’n’roll.
On est surtout conscients qu’on est montés sur une scène avec quelque chose qui aime écrire à notre place.
Je prends une grande inspiration.
Ma gorge pique un peu, signe qu’elle a donné ce qu’elle pouvait.
— OK, je dis. Sept sur douze. (Je me lève.) On va voir ce qu’on fait des cinq autres.
Yann lève sa bière comme un trophée.
— À nos os encore intacts.
On trinque avec des bouteilles d’eau, des bières, des regards.
Dehors, dans la salle, les gens postent déjà des stories :
« Ils ont dit “personne ne tombe” et PAF coupure de courant 😂😂 #distorsion #groupeMaudit »
« Mara qui hurle sans micro dans le noir → frissons »
« C’est moi ou on a vraiment failli mourir ? J’adore ce groupe »
La légende continue de se fabriquer sans nous.
Dans un coin de mon crâne, la voix compte.
Huit.
Neuf.
Dix.
Onze.
Douze.
Je décide, très calmement, que si quelqu’un doit décider du dernier chiffre, ce sera moi.
Même si, pour ça, il faut que je casse autre chose que ma voix.














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