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Tero Ikäheimonen – The Devil’s Cradle, L’histoire du black metal finlandais

  • par
Livre

Éditeur : Les éditions des flammes noires.
Traduction en Français par Sarah Rizzardi.

Note :  95/100 (Seblack)

Quand on parle histoire et black metal, c’est très souvent vers la Norvège que les regards se dirigent. Inutile de rappeler pourquoi. D’autres, peut-être, auraient le réflexe de regarder du côté de la Suède qui a fourni au black metal un nombre important de groupes à la reconnaissance internationale. Moins songent à la Finlande et pourtant…le pays ne manque pas de ressources en termes de metal noir et ce depuis longtemps maintenant. 

Mais là où leurs voisins ont peut-être davantage cherché la lumière et obtenu un écho à l’International, les groupes de la scène finlandaise se sont souvent montrés plus farouches, plus intransigeants peut-être. On peut aussi penser que leur musique était aussi moins adaptée aux “standards” internationaux. Car c’est un fait, à l’heure où le musicalement et le politiquement correct envahissent tout (y compris le black metal), nombre de groupes finlandais pouvaient ou peuvent être jugés trop sulfureux, trop extrêmes, trop étranges, trop tout.

Ce copieux ouvrage de 590 pages vient donc à point nommé pour éclairer un peu plus notre lanterne sur cette scène particulière. Un livre d’autant plus intéressant que le black metal finlandais n’est pas forcément le plus connu, tout en restant très apprécié des connaisseurs pour avoir su conserver une certaine forme d’esprit originel fondé sur différents éléments : le satanisme à tout crin, une musique sans compromis qui n’hésite pas, parfois, à s’aventurer sur les chemins de l’étrange et enfin – et peut-être surtout – un goût immodéré pour la provocation et l’outrance. Par ailleurs, je suis de ceux qui aiment à penser que d’un pays ou d’une région à l’autre, le black metal se nourrit d’influences particulières qui se retrouvent ensuite dans la musique. Pour la Finlande je pense notamment à l’influence de la nature, à la mélancolie qui se traduisent souvent par un sens particulier de la mélodie que ce soit au niveau des guitares ou des claviers notamment.

“The Devil’s Cradle” a été écrit par Tero Ikäheimonen et publié en 2017. Le titre en lui même donne une assez nette idée de la ligne conductrice de l’ouvrage : le black metal occulte ou satanique (notons toutefois que ce n’est pas le seul sujet abordé non plus). Il est le fruit de longues recherches et de nombreux entretiens avec des acteurs importants de la scène finlandaise, qu’ils soient musiciens mais aussi éditeurs de magazines, de fanzines, producteurs en studio etc. 

En 2023, les éditions des flammes noires proposent pour la première fois une traduction en français de cet ouvrage, le rendant ainsi accessible aux piètres anglophones et aux non finnophones. La traduction a été réalisée par Sarah Rizzardi à partir de la version anglaise On ne peut que saluer le travail accompli tant l’ouvrage est dense et conséquent. 

Le livre est par ailleurs très richement illustré et la mise en page très soignée (logo des groupes en haut des pages, cartes…) ce qui rend sa lecture encore plus agréable. Non content de proposer un contenu de qualité, les éditions des flammes noires proposent donc un beau livre qui a aussi le mérite d’être fabriqué en France. On ne citera pas de noms mais la qualité d’impression des ouvrages sur la scène extrême laisse parfois à désirer. Tel n’est pas le cas ici, bien au contraire. Merci Emilien pour ce beau travail et ces choix courageux !

Cette histoire du black metal finlandais est découpée en quatre grandes parties à la fois chronologiques et thématiques. On part ainsi des premières figures importantes que sont Beherit, Impaled Nazarene ou Archgoat pour basculer à la période d’explosion de la scène (dans tous les sens du terme…) et aller vers son renouveau au travers de formations comme Behexen, Clandestine Blaze ou Satanic Warmaster. L’ouvrage se referme sur une génération de groupes apparus dans les années 2000 et abordant la question de la spiritualité et l’occulte sous un angle nouveau (influence de la confrérie Star of Azazel, Cosmic Church..)

Chacune de ces grandes parties est découpée en chapitres correspondant chacun à un groupe, à un acteur de la scène où à une thématique particulière. Le livre n’est donc pas  une simple anthologie ou un empilement d’articles. L’auteur a pris soin de problématiser et d’organiser son propos en faisant davantage qu’une simple somme sur le black metal finlandais.  

Après libre à chacun d’aborder l’ouvrage comme il l’entend soit de manière littérale soit en allant picorer dans un chapitre où l’autre si on a plus de curiosité pour tel ou tel groupe.

Parlons du choix des groupes abordés par Tero Ikäheimonen. Bien sûr on pourra toujours trouver que telle ou telle formation aurait mérité sa place, mais face au nombre foisonnant de groupes, un choix s’avérait plus que nécessaire et ceux opérés par l’auteur me semblent pertinents pour parvenir à restituer une image somme toute fidèle à ce qu’est la scène du pays des mille black. 

On a donc des articles sur les groupes les plus connus (Impaled Nazarene, Beherit, …And Oceans, Satanic Warmaster, Horna..) mais aussi des éclairages sur des formations plus confidentielles mais dont la musique ou les actes ont eu une réelle influence dans le microcosme finlandais. 

La variété des styles est également présente allant du black “pur et dur” sans négliger des formations plus expérimentales disons (…And Oceans par exemple). 

Enfin, dans ce livre rien n’est mis sous le tapis et la parole est donnée aussi à des formations à la réputation controversée à divers titres, je pense à Goatmoon ou Diaboli entre autres. Voilà donc un tour d’horizon large et qui a le grand mérite de ne rien mettre de côté afin de donner une image complète et complexe de la scène finlandaise. 

Par ailleurs, au delà du strict aspect musical, le livre ne néglige pas non plus d’évoquer  d’autres acteurs qui ont fait vivre cette scène : pensons à l’entretien avec Jami et Luukas « Luxi » très actifs, pendant les années 90s, dans les réseaux d’échanges de cassettes mais aussi les fanzines, les listes de distro etc. Mentionnons également l’interview avec Ahti Kortelainen, ingénieur du son au légendaire studio Tico Tico.

A la fois complet mais sans atteindre des longueurs excessives, chacun des articles apporte un éclairage intéressant. Sans cacher son affection pour la scène, l’ouvrage ne tombe pas non plus dans un panégyrique excessif. Les commentaires de l’auteur sont neutres et il sait s’effacer pour donner pleinement la parole aux protagonistes de la scène. 

Après, d’un groupe à l’autre on relèvera des niveaux de réponses divers, du très franc et très direct pour la plupart à un ton maniant davantage l’art de l’esquive et une certaine forme de langue de bois pour d’autres. Particulièrement quand pointe la question délicate des actes de violence mais également les questions sur la politisation.

Clairement l’auteur ne fait pas non plus de ces sujets un axe central, car pour l’écrasante majorité des groupes ce n’est pas un sujet au cœur de leur musique, notamment ce qui relève de la politique. Cette question est, malgré tout, abordée à travers quelques pages sur la mouvance Nationale Socialiste. Elle l’est plus largement en ce qui concerne certains entretiens avec les groupes. Je vous laisse deviner lesquels…

Comme évoqué plus haut, la question de l’occultisme et du satanisme reste le cœur de l’ouvrage et Tero Ikäheimonen a su creuser son sujet bien au-delà des simples cercles musicaux. Clairement c’est une ligne directrice et le livre apporte d’ailleurs nombre d’éléments qui m’étaient totalement inconnus jusque là. Le choix est pertinent car c’est un trait incontournable de la scène finlandaise même si on peut regretter que d’autres aspects soient du coup un peu mis de côté.

L’ouvrage original ayant été publié en 2017, le lecteur qui est un aussi un auditeur de black metal finlandais pourra éprouver une légère frustration à ne pas voir évoquée la période la plus récente. Un aspect avec lequel il faut composer quand on parle de livres sur le black metal avec un délai plus ou moins long entre la date d’écriture et de parution, sans parler de la date de traduction. Réjouissons-nous déjà d’avoir une telle mine d’informations entre les mains.

Dans tous les cas, voilà très certainement un ouvrage qui devrait rester pendant longtemps une référence incontournable pour qui s’intéresse au black metal en général et à la scène finlandaise en particulier. Un livre qui, à plus d’un titre, est aussi plaisant dans son fond que dans sa forme. Un livre qui donne envie aussi de se repasser ou d’aller découvrir nombre de groupes et d’albums.

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